Marco Djermaghian : pleine ligne.

Marco Djermaghian est l’un des rares skieurs iraniens à être en possession d’une paire de black crows. Une originalité qui à elle seule mérite qu’on s’y attarde. Mais Marco est surtout un être foisonnant. Architecte, peintre, designer, passionné de nature, de poésie, de musique et de calligraphie, rencontre avec un skieur dont le travail et l’inspiration sont à la croisée de l’orient et de l’occident.

Marco à Kashan.
Marco in Kashan.

Né à Téhéran voilà quatre décennies et quelques, Marco a grandi en Iran jusqu’à l’âge de 7 ans. Au cours de cette période, il côtoie l’école française, fait quelques séjours en France pour voir ses grands-parents et commence le ski. Du haut de ses quatre ans, c’est à Dizin, dans la chaîne de l’Elbourz au nord de Téhéran, qu’il fait ses premiers virages. C’est surtout son père, grand amateur de ski, qui l’initie et l’incite à glisser. “Mon père a commencé le ski en France dans les années soixante avant de venir en Iran et je pense qu’il est tombé amoureux des montagnes en Iran. Là, il est rentré plus dans le ski. Mais à l’époque, il allait aussi skier en France. D’ailleurs, une fois il m’a emmené. Mais il y allait plutôt avec ma tante Nadine qui aimait beaucoup faire la fête. Elle, c’était plutôt après-ski.” En 1980, la famille part s’installer en France, sans que cela soit directement lié à révolution islamique.

Papa Djermaghian et tante Nadine, la belle époque.
Papa Djermarghian with ant Nadine, “la belle époque”.

Installé à Paris, Marco ski forcément moins, les deux heures de voiture entre Dizin et Téhéran sont un lointain souvenir. Cependant, il va skier régulièrement en France et en Suisse. Il passe également un mois en classe de neige à Sauze, dans les Alpes du sud, au cours de l’école primaire. À Paris, il passe son bac puis intègre une prépa scientifique, mais sans grande conviction. “Je me suis assez vite rendu compte que ce n’était pas pour moi et j’ai décidé de m’orienter vers une voie plus créative. À ce moment-là, je n’étais pas sûr de vouloir faire art, ciné ou architecture. Finalement, j’ai décidé d’aller à l’Architectural Association School of Architecture à Londres.” En choisissant cette voie, il se rapproche de la lignée familiale, sa mère a étudié à la New York School of Interior Design, son père aux Arts Décoratifs de Paris. “Ils se sont rencontrés à Téhéran, chez Knoll International où ils travaillaient tous les deux. Puis ils ont monté leur boîte, puis une usine de meubles.”

Dizin dans les années 1970.
Dizin in the 1970s.

Il termine ses études en 2000, puis revient neuf mois en Iran pour un projet de mobilier. De retour à Paris, il travaille dans une agence qui ne lui convient pas, puis est engagé dans un cabinet à Amsterdam. Entre-temps, sa mère, séparée de son père et revenue en Iran en 1996, a acheté un terrain où se trouvaient les anciennes étables du roi à Téhéran. Exit Amsterdam, il rentre en Iran. “Je suis revenu en 2002 pour construire une maison où se trouvaient les écuries de Reza Shah, près du Palais de Sadâbâd. C’est une ‘townhouse’ en briques rouges du nord de l’Iran avec une structure en acier et un jardin central au dernier étage. La maison compte cinq étages dont deux sous-sols : un donne sur un jardin, c’est un showroom de meubles et d’artisanat iranien, l’autre est un atelier pour l’instant. C’est à la fois là où j’habite et là où je travaille. Jusqu’à ce que j’aille à Kashan. Je serai toujours entre ces deux villes.”

La “townhouse” de Téhéran.
The Teheran’s “townhouse”.

Depuis son retour en Iran, la ville de Kashan, située à 250 kilomètres au sud de Téhéran, prend de plus en plus d’importance. Ville oasis dont l’architecture s’exprime dans la profondeur de maisons à demi enfouies, elle a d’abord attiré la mère de Marco qui a accepté de rénover un hôtel puis une de ces fameuses maisons. “Kashan, c’est une ville située entre le désert de Maranjab et la chaîne de montagnes du Karkass avec un sommet qui culmine à près de 4 000 m d’altitude. Cela fait une dizaine d’années que je vais là-bas, suite à la rénovation de l’hôtel La maison Manouchehri par ma mère. Ensuite, elle y a acheté une maison, puis moi aussi. La rénovation de sa maison est terminée, la mienne est en cours.”

Les montagnes iranienne, une beauté qui laisse sans voix.
Iran mountains, a speechless beauty.

C’est à Kashan que l’auteur de cet article a rencontré pour la première fois Marco et il est temps de savoir comment des produits Black Crows sont arrivés entre ses mains et sous ses pieds. “J’ai connu Black Crows un jour où j’allais chez mon ami et voisin Amir (Amir Raieszadeh, pilier du projet We Ride In Iran, NDLR), qui recevait ce jour-là des Suisses, Arnaud Cottet et Benoit Goncerut. (Arnaud était alors en route avec Loïs Robatel pour l’Afghanistan afin de réaliser un film de ski, voir ici, NDLR). Ils avaient apporté dans leurs bagages des skis et bâtons Black Crows encore jamais vus en Iran. Je suis tombé direct amoureux de la forme, de la couleur et du design des skis, et j’en ai pris deux paires: un orb freebird jaune, et un atris bleu vert magnifique. Maintenant je glisse avec.”

Des Atris sur Shemshak !
Atris over Shemshak !

Kashan est progressivement devenue son camp de base, entre la rénovation de sa maison et l’installation d’un second atelier. Cet atelier, comme celui de Téhéran, n’est pas uniquement destiné à l’architecture, car Marco n’a jamais tracé de frontière nette entre ses diverses filiations artistiques, notamment la peinture. “J’ai toujours dessiné, mais la peinture, c’est venu relativement récemment, par le biais de l’architecture. Au cours de mes allers-et-venues entre Téhéran et Kashan, j’ai découvert les pigments naturels (poudres de pierres) qui sont utilisés en architecture dans les murs mixés avec du ciment blanc, de la chaux ou du plâtre. J’ai alors commencé à créer mes couleurs, mes mélanges, que j’applique ensuite sur des surfaces différentes. Je produis une couleur et une texture par la juxtaposition de couleurs. C’est une pratique que j’effectue à côté de l’architecture et qui est comme un kata en arts martiaux. La recherche de la couleur comme la répétition d’une forme fixe dans un cadre déterminé. C’est une recherche de profondeur et de perfection par la répétition. Donc, quand je peins, je ne représente pas quelque chose, mais je fabrique un objet qui est ensuite placé dans un espace, sur un mur.”

Détail d’un tableau de Marco.
A detail from Marco’s painting.

Ce qui anime particulièrement le travail de Marco se trouve sans doute dans l’intonation donnée aux deux premières lettres du mot architecture. “Aujourd’hui, je me concentre sur l’architecture et le design de meubles : c’est ce que j’appellerai mon métier. Mais je ne pense pas que ma pratique soit très conventionnelle et, de toute façon, ce qui m’a toujours intéressé, c’est la frontière entre art et architecture, si elle existe, et les points de convergence entre les deux. Tout ce que j’apprends sur la couleur peut ainsi s’appliquer dans le design ou l’architecture. En architecture, la couleur est un sujet tabou, à l’école et dans la pratique aussi le blanc domine. C’est dommage, mais je pense que c’est par ignorance et manque de confiance que cet état d’esprit s’est établi.”

Rénovation de la maison de Kashan.
Kashan house renovation.

“D’un côté pour moi la peinture est une recherche sur la couleur, comme je l’ai dit, par opposition à la représentation de quelque chose. D’un autre côté je ne conçois pas art et architecture/design séparément. Ce qui m’intéresse en art en général, ce sont des choses qui ont un aspect architectural par leur échelle ou par leur nature et donc en général sortent de l’espace physique et institutionnel de la galerie ou du musée. L’échelle architecturale, celle d’un espace que l’on traverse ou que l’on occupe, est le type d’expérience qui m’intéresse, encore une fois par opposition à la représentation d’une telle expérience.”

Rénovation de la maison de Kashan.
Kashan house renovation.

Si de telles questions l’interpellent, Marco prend parfois le temps de traduire un poème de Rumi ou de Saadi, immortels poètes Perses du XIIIe siècle. Et si un jour vous croisez sa route, n’hésitez pas à lui demander de vous réciter un passage. Il se fera sans doute un plaisir de vous envelopper d’une mélodie en anglais, français ou farsi dont vous n’entreverrez la chute qu’après un voyage imaginaire au cœur de l’orient. “Ici, la poésie est la forme littéraire par excellence, par opposition au roman ou au théâtre, et ce depuis des siècles.

La calligraphie.
Calligraphy.

Avant de rentrer en Iran en 2002, j’avais très peu de connaissances de cette culture. C’est en rentrant, en prenant des cours de persan, que j’ai découvert la poésie. Et puis, je me suis mis à la traduire. D’abord en français puis en anglais, et surtout Rumi ou Mawlānā, (« notre maître », NDLR) comme on dit ici. Un poète mystique soufi du XIIIe siècle. Le plus grand poète mystique en langue persane. En Iran, les gens se réunissent pour des soirées ou après-midi poésie, comme on va a un cours de yoga en France. Un maître, c’est-à-dire un docteur en littérature ou expert en mystique persane, explique des textes qui sont parfois difficiles. Il en explique les couches invisibles et les sens cachés. D’une manière générale, la poésie est un peu partout dans la vie de tous les jours. Un taxi peut vous répondre en citant Sa’di ou Hâfez. Ce dernier tient une place toute particulière dans le cœur des Iraniens et il est utilisé comme art divinatoire. Vous faites un vœu et ouvrez Le Divân de Hafez et il vous répond par son poème. Il y a une app aussi évidemment.”

Il faut juste un peu de place pour les tableaux de Marco.
Just need a bit of space for Marco’s painting.

Et si le karaté, le luth traditionnel ou les randonnées à pied et à ski à travers les nombreuses chaînes montagneuses du pays ne suffisaient pas à étancher sa soif de voir, toucher et apprendre, Marco pratique également la calligraphie. Et c’est par une comparaison entre ski et calligraphie des plus fluides que Marco tournera la page de cette première rencontre. “La calligraphie persane du style Nastaliq est apparue au XVIe siècle et représente le sommet stylistique dans l’art de l’écriture persane. J’ai toujours été fasciné par ce script même avant de le pratiquer. Je me rappelle regarder des miniatures et calligraphies chez moi ou dans les livres à Paris, sans trop comprendre comment on peut arriver à une telle perfection dans l’exécution des formes.”

A table.
Lunch is ready.

“Tout naturellement donc, en arrivant en Iran en 2002, j’ai décidé de suivre des cours à l’institut de calligraphie. Un peu comme dans les katas mentionnés plus haut, la calligraphie est une pratique méditative : on répète et on répète la même forme et on entre dans la forme et la forme entre en nous. C’est comme un jeu de miroirs où l’on juge de la forme écrite par rapport à un modèle. On la réécrit pour être de plus en plus près des standards très précis, de proportion où chaque lettre est décrite par un nombre de points, d’un équilibre entre noir et blanc, entre plein et vide.

De petits personnages apparaissent parfois dans la calligraphie.
Little people sometimes appear in calligraphy.

“Outre cet aspect méditatif, la calligraphie par sa forme et son mouvement a aussi beaucoup de similarités avec la glisse. On écrit avec un roseau coupé. Tout calligraphe en a plusieurs dizaines, ainsi que des couteaux pour les tailler. Outre la plume, il y a l’encre, son encrier et le papier. Tous doivent s’accorder pour faire une belle calligraphie. Il doit y avoir union entre la main, la plume, l’encre et le papier. Les traces laissées sur la page sont une manifestation de l’état intérieur. D’une manière ultime, sans un amour intense pour l’écriture, il est impossible d’aller très loin. Seul le désir de vouloir écrire et écrire encore, pour avancer et se dépasser au-delà de l’idée de compétition.”

Les visions de Marco.
Marco’s visions.

Un succès qui ne se dément pas.
An ongoing success.

Accro dès ses jeunes années.
Hooked at a young age.

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