L’amour au temps du Corona

Bruno Compagnet, skieur interdit de skier, revient sur sa retraite forcée avec sa compagne Layla Jean dans leur repaire pyrénéen. Horizon semblable et temps suspendu sont propices à une nouvelle manière d’envisager le présent et d’appréhender le futur.

Layla Jean Kerley

J’écris de mon vallon pyrénéen où j’ai trouvé refuge depuis une quinzaine de jours passés bien vite. Le 16 mars, juste après la Sentinelle, nous avons quitté le Valais suisse pour un stop éclairé de 20 minutes à Chamonix où nous avons jeté “l’essentiel” dans notre vieux C 25 avant de prendre la route pour l’ouest. Les autoroutes avaient des airs d’exode postapocalyptique – je me faisais doubler par un nombre hallucinant de voitures chargées jusqu’au toit – et j’ai conduit plus de 14 heures d’affilée dans l’angoisse d’une panne. Je n’ai recommencé à me sentir bien qu’une fois passé Toulouse, quand, dans l’aube naissante, est apparue la ligne des montagnes qui m’ont vu grandir.

Layla Jean Kerley

Tous les matins, c’est le même rituel. Je prépare une Moka de café puis, suivant la météo, soit j’ouvre la porte de cette ancienne bergerie pour laisser entrer le soleil, soit j’allume le poêle à bois. Dehors, à part le chant des oiseaux et le son régulier des cloches du village, c’est le silence. Le simple passage d’un véhicule, nous arrête dans nos activités et nous fait tourner la tête.

Les choses sont allées si vite. C’est complètement fou cette histoire. J’ai vraiment pris la mesure de la chose, quand, au troisième jour, je suis descendu au supermarché faire des courses. J’ai fait le constat dérangeant des rayons vides, fruits et légumes et, plus étonnant, papier toilette. Nous étions deux clients à nous éviter dans les allées et une caissière qui a souri derrière son masque quand je lui ai dit que je n’avais pas compris que c’était une épidémie de gastro-entérite…

Layla Jean Kerley

Ce matin, sur le calendrier de The Surfeur journal, je coche le jour de la semaine pour ne pas perdre le fil des jours. Le temps s’écoule différemment. Mon téléphone s’affole et je reçois des messages qui m’informent que la moyenne de mon temps de veille devant l’écran est en chute libre. Je me marre devant une connerie que m’envoie un ami et je résiste à l’envie de regarder les news sur mon téléphone. Prolongation du temps de confinement au moins jusqu’à mi-avril. Je n’y crois pas. Je pense que ce sera beaucoup plus long malgré la pression économique. Mais, comme tout le monde, entre deux mugs de cafés, je m’interroge sur les conséquences et la très profonde crise économique à venir et, comme tout le monde, je n’en sais rien…

Layla Jean Kerley

J’arrose les semis que nous avons placés devant les fenêtres. Les haricots sont les plus rapides et je les ai déjà replantés dans de petits pots individuels. Tout à l’heure, j’irai dans les bois en face (la forêt est à moins d’un kilomètre) couper des petits noisetiers pour faire des tipis sur lequel nos haricots grimperont. Le poêle à bois ronfle maintenant. Layla dort encore, je suis du matin et elle du soir, mais nous avons la journée pour nous aimer et nous organiser.

Layla Jean Kerley

J’ai encore beaucoup de bois à ranger et à couper. Pas du bois sur pieds, mais des “chutes”, des branches qui proviennent des haies. Ça nettoie et ça chauffe mon petit poêle. On devrait interdire les coupes dans la forêt. Elle a beaucoup souffert ces dernières années. Je l’ai devant les yeux à longueur de journée. Elle est vivante et change perpétuellement. Je l’écoute respirer comme je le fais pour l’océan ou les montagnes. J’ai viscéralement besoin de ce contact avec un environnement naturel.

Il y a une semaine, sur les conseils de Layla qui lit plein de livres sur le sujet, j’ai commencé à faire des butes suivant des principes de la permaculture. On fait des sillons. On met des feuilles mortes du bois pourri et on recouvre de terre. Pas d’engrais pas de motoculteur. On verra bien. On y plantera des graines commandées sur internet à des sites spécialisés dans la production de semences saines et durables. C’est du boulot, mais c’est aussi une démarche. Ne plus continuer à soutenir un système que l’on sait nocif et uniquement lucratif pour un très petit nombre. Félix, un des habitants du village, m’a proposé un tracteur de fumier en me voyant m’attarder au jardin. Je vais pouvoir faire un essai de champ de patate.

Layla Jean Kerley

Je ne vais pas soudainement, en temps de crise, m’improviser pseudo-écologiste, mais c’est un fait, je ne pourrais pas vivre en ville. J’y pense en allant chercher du vieux fumier pour le jardin. Je serais malheureux dans un appartement même grand luxe. Je me ferais chier devant un écran plasma à regarder des conneries sur Netflix et un suivi psychologique ou des antidépresseurs n’y changeraient rien.

Il s’est arrêté de pleuvoir. Je vais sortir pour finir de construire le poulailler. Layla a choisi une Sussex et une Tetra (l’espèce la plus commune ici). Il faut que je leur fasse un bunker parce que la fouine et le renard seront sans pitié.

Layla Jean Kerley

J’ai un voisin, ancien prof à la retraite, qui a pris les choses en mains et décidé d’organiser des commandes groupées pour soutenir les petits producteurs locaux. Fruits, légumes, pain et œufs. Du coup, on se reparle dans le village. Et puis, comme il a des ruches, il m’a proposé de récupérer un essaim. J’ai toujours rêvé de faire du miel. Ça vient peut-être de la lecture des romans d’Alejandro Jodorowsky ?

 

 

Layla Jean Kerley

Layla Jean Kerley

Je suis étonné de la vitesse avec laquelle, avec Layla, nous avons basculé dans un autre monde. Un autre système de fonctionnement tout à fait passionnant, mais très éloigné de mon activité hivernale. Le lien entre ces deux univers serait peut-être la capacité d’adaptation et la nécessité d’une vraie réflexion sur nos besoins et nos envies. Je suis heureux d’avoir ce refuge Pyrénéen. C’est un choix et non uniquement une chance parce que c’est quelque chose de complètement accessible à la plupart d’entre nous. L’évaluation financière de mon bout de terrain, du ruisseau et de ma grange est équivalente au prix d’un gros 4×4.

Layla Jean Kerley

Je connais mes envies et surtout mes besoins pour être heureux. Comme beaucoup de personnes qui me sont proches et avec lesquelles j’ai échangé, j’apprécie cette pause et je voudrais qu’elle soit bénéfique et qu’on en tire les bonnes conclusions. Je suis un acteur du désastre écologique, économique et social en plus de celui sanitaire qui occupe nos pensées, mais j’essaie toujours de rester en accord avec mes idées. Depuis Noël par exemple, je ne mange plus de viande. J’ai aussi décidé de ne plus acheter de vêtements (je crois en avoir jusqu’à la fin de mes jours). J’attendrai que les miens tombent en loques. Un jour que je ramassais du plastique sur la plage pendant une période de calme plat, quelqu’un m’a dit que ça ne servait à rien. Sans doute, mais ça m’occupe et ça me fait du bien et, par-dessus tout, c’est une caractéristique de l’homme, cette capacité à continuer, même si l’espoir est incertain.

Barrancoueu le 2 avril 2020

Layla Jean Kerley

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