la meilleure herbe

Une rencontre fortuite au temps des moissons, des clôtures, et des chevaux évoluant à la quatrième allure émaillent cette histoire de Bruno Compagnet. L’été s’est installé dans les Pyrénées, et le crow venu de la vallée d’Aure nous raconte son idylle avec sa terre natale à travers ses richesses naturelles et humaines.

L’an passé, fuyant l’invasion estivale sur la côte nord de l’Espagne, on avait trouvé refuge chez moi, dans les Pyrénées. Une réponse simple et naturelle à la lutte contre l’esprit grégaire des grandes vacances. Là, on pouvait à nouveau laisser le temps s’écouler. Le jardin, la cuisine, un peu de bricolage et la restauration d’un énième vieux vélo occupaient notre temps et nos journées. C’est à la fin d’une de celle-ci que j’avais motivé ma compagne Layla pour un tour en bicyclette sans trop de dénivelé sur nos petites routes de campagne.

Le long cordon noir du bitume serpentait mollement au milieu d’un espace de champs et de prairies. Sur notre gauche, un ruisseau coulait dans la fraîcheur ombragée de frênes, de saules, d’aulnes et de noisetiers. La renouée du Japon n’a pas encore envahi ces berges humides où la reine-des-prés pousse en abondance. La monotonie de notre douce montée fut interrompue par l’apparition de deux superbes juments. Je n’y connais rien en chevaux, mais la robe et l’attitude de ces bêtes avait quelque chose de spécial. « Ce sont des Rocky Mountain, » me dit Layla, « regarde comme elles sont belles ! ».

Je suis resté un moment à l’observer leur parler et leur caresser le museau. Dans la chaude lumière de la fin de journée, la scène avait quelque chose d’intemporel. Pour moi Rocky Mountain c’est une marque de vélos tous terrains, peut-être une vague chaîne de montagnes aux confins des States. Quand nous sommes repartis, Layla me confia qu’elle aimerait refaire du cheval, puis elle me parla un peu de son expérience et de sa passion de cavalière. Je l’écoutais tout en me serrant sur le côté pour laisser passer un vieux tracteur dans un vacarme mécanique suranné.

Étrangement, le tracteur ralentit puis s’arrêta complètement au milieu de la route, et quand son conducteur se retourna je reconnus Christophe, avec qui j’avais bossé sur des chantiers il y a bien longtemps. Nous nous étions complètement perdus de vue durant des années, mais lui comme moi étions sincèrement contents de nous recroiser. Il était parti à Toulouse bosser dans le BTP, il avait fait pas mal d’argent puis en avait eu marre et était revenu s’installer dans les Pyrénées. « Venez boire un coup à la maison, je vous présenterai ma femme Sylvie, elle élève des chevaux. »

Ils forment un couple charmant, deux bosseurs qui se sont bien trouvés. Sylvie travaillait comme comptable, mais ses mains racontent une autre histoire. Elle a grandi dans une ferme et a eu la chance de pouvoir posséder son propre cheval très jeune. Aujourd’hui elle en a une vingtaine, dont certains en fin de parcours qui ont trouvé chez elle un lieu d’accueil où ils coulent des jours heureux. Christophe partage son temps entre la ferme, qui ressemble plus à un ranch, et son activité extérieure qu’il partage entre le bois, les travaux de terrassement, la vente de piquets et la pose de clôtures.

C’est un personnage attachant qui possède et maîtrise la gouaille du Gascon, marrant pour un mec qui vient du nord, et qui m’a parlé aussi d’une aïeule italienne. Mais il a grandi dans les Pyrénées et en a absorbé sans la singer la partie sympathique de cette culture rurale. Il est aussi resté connecté avec le monde, et la vie : il est capable de partir pour un week-end de pêche en mer, ou pour une échappée au volant de sa 911.

Il y a quelques années Sylvie a eu un grave accident et de sérieux problèmes de dos qui auraient pu remettre en question la possibilité de monter. Mais la passion et des recherches sur internet lui firent découvrir certaines races équines, comme les Rocky Mountain et les petits chevaux islandais évoluant à une quatrième allure, le Tölt, connu des Américains comme le single-foot, qui est beaucoup moins traumatisant pour le dos et devait ainsi lui permettre de continuer à vivre sa passion.

La vie prend parfois des chemins inattendus et réserve de bonnes surprises car finalement je n’imaginais pas Layla fréquenter un centre équestre dans la plaine. Malgré qu’elle ait grandi à Chamonix, elle a appris à monter à l’adolescence en Normandie, où sa famille venait passer les vacances. Profondément immergée dans une culture de tradition équestre, cet aspect de sa vie lui manquait parfois et elle m’évoquait souvent ses souvenirs lorsque nous croisions des chevaux.

Les filles sont parties bouger les chevaux, on finit de charger les outils et tout un tas de bordel nécessaire à la pose d’une clôture en montagne dans la benne du vieux Taro. L’entrepôt de Christophe est bien rempli : entre les motos et tout l’outillage requis pour ses différentes activités professionnelles, il ne reste pas beaucoup de place. Dehors s’alignent toute une flotte de machines agricoles, de tracteurs et de grues qui sont d’une certaine façon des extensions de mon ami. Il n’y a qu’à le regarder conduire ou bosser sur un terrassement pour s’en convaincre. Les mécaniques sont entretenues, graissées et huilées, mais elles portent les stigmates d’un usage intensif.

Les chiens nous accompagnent un moment en aboyant le long de la piste qui sort de la propriété, et comme Christophe leur hurle de se coucher, ils repartent contrariés vers la maison. Les chevaux, les poules et le petit chat seront bien gardés.

 

photos @laylakerley

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