Les chèvres des monts Zagros : première partie

Retour en texte et images sur la virée iranienne des ambassadeurs Suisses Arnaud Cottet et Loïs Robatel, accompagnés de JAG et du caméraman Alex Amiguet. Un voyage dans le croissant fertile, là où les hommes domestiquèrent pour la première fois un animal de bétail, la chèvre. C’est donc aux sources de l’élevage que nous entraîne cette expédition, quand le grand merdier a commencé, la fin du paradis terrestre en somme.

Un paysage sec comme un cou de tortue. Des monticules les uns après les autres, pas une variante, ou si parfois, quand l’œil s’est suffisamment alangui pour puiser dans la monotonie du paysage des reliefs insoupçonnés. Alors, entre les basses roches, sur l’horizon désolé, se dessinent des sortes de tertres et d’infimes structures érodées par le vent. Les yeux scrutent au rythme du cheminement les monticules de terre, cherchant dans les infimes enfoncements la forme d’une voûte, d’une arche ou d’un quelconque vestige attestant du passage des hommes sur ces voies de commerce ancestrales.

Arnaud Cottet

Bercé par une sélection musicale aux accents jamaïcains, le minibus conduit par Arman roule vers Ispahan. Alex, assis à ses côtés, choisit la musique tout en découvrant ce paysage désertique qui s’étend depuis Téhéran jusqu’aux contreforts de l’Indou Kouch. Derrière, Arnaud, Loïs et moi-même, bien que familiers de cet espace sans fin, sommes tout autant happés par les mirages qui se dessinent sur l’horizon. À notre droite, à quelques dizaines de kilomètres derrière l’ondoiement du relief, se trouvent les Monts Zagros : une immense chaîne montagneuse qui s’étend sur plus de 1 500 kilomètres, du Kurdistan turc et iranien au nord, puis tout le long de la frontière irakienne avant de plonger vers le golfe Persique. C’est en son cœur que nous conduit Arman. Après une halte à Ispahan pour la nuit, nous partirons directement pour Fereydunshahr, dernière ville arrimée aux montagnes.

Ispahan et le célèbre pont Si-o-se Pol dont les 33 arches filtrent les eaux de la rivière Zayanded rud (« rivière qui donne la vie ») et où des rencontres discrètes se nouent entre les alcôves du niveau supérieur. Cache-cache incessant le long de ces arches érigées en 1 608 par le général d’origine arménienne Allahverdi Khan. Les Iraniens y flânent entre amis ou en famille. Filles et garçons s’épient et se frôlent tandis que flirts et désirs se faufilent parmi les murs centenaires de ce joyau de l’architecture Séfévide. Ici un groupe de jeunes hommes efféminés chantent et gloussent comme des tourtereaux ; là deux femmes partagent un narguilé en admirant le coucher du soleil… Les rigueurs de la loi islamique semblent lointaines dans cette ville progressiste portée par sa jeunesse et sa grande communauté universitaire.

Antoine Grospiron-Jaccoux

Entre l’arrivée à l’aéroport de Téhéran et notre promenade sur le Si-o-se Pol, il s’est écoulé une poignée d’heures. Ce laps de temps a suffi à nous transporter au cœur d’un monde nouveau, un orient tangible dont on aimerait effleurer la substance. Ispahan, un nom à précipiter l’imaginaire vers des époques séculaires : la place Naghsh-e Jahan, « portrait du monde » et ses 9 hectares de circonférence ; la mosquée Masjed-e Shāh, « mosquée du Chah », son dôme majestueux finement décoré de mosaïques polychromes censées faciliter la transcendance céleste ; le palais Ali Qapu, « la haute porte » dont les étages supérieurs servaient aux réceptions royales de la dynastie des Séfévides. Nous y voilà tous les quatre, dégustant un étrange casse-croûte à base de maïs et de mayonnaise à l’endroit même où, quelques siècles plus tôt, des matchs de polo ou des combats d’animaux sauvages passionnaient les foules.

Mais déjà la nuit tombe en cette fin d’après-midi de février. Il est temps de freiner l’imaginaire pour revenir à une exigence fondamentale, celle de manger. Or, trouver un restaurant qui sert autre chose que des brochettes de mouton ou des kebabs (prononcer kabâbs) est devenu un exercice éprouvant dans l’Iran moderne. Après avoir demandé à quelques échoppes, dont un magasin pourvu des nouveaux téléphones Apple – toujours pas de banques internationales en Iran, mais beaucoup de produits californiens derniers cris – nous trouvons notre bonheur avec un restaurant cossu où nous pouvons librement déguster quelques spécialités du pays. La cuisine iranienne est un subtil équilibre entre salé et sucré, saveurs astringentes ou délicates. Âshs (sortes de soupe épaisse), âbgoushts (viande cuite à l’eau avec des céréales, des fines herbes, des pommes de terre et des oignons), koukous (recettes à base d’herbes, d’épinards, d’aubergines, de courgettes, de choux, etc. mélangés et battus avec des œufs et cuits sous forme d’omelettes), dolmehs (différentes sortes de légumes farcis), shâmis, kouftehs, polows ou chelows (riz cuits et servis sous diverses formes), khoreshts (ragoûts ou sauces servis avec du riz), kabâbs, borânis (légumes cuits servis normalement avec du yaourt), sans compter les accompagnements et les condiments comme les torchis (des légumes ou fricassées de légumes au vinaigre), les desserts, les pâtisseries et les sirops… La scène culinaire iranienne est d’une diversité et d’une richesse qui obligent le voyageur à mettre pied à terre et, parfois, le condamne à ne plus repartir.

Le lendemain à l’aube, nous prenons la route de Fereydunshahr. À la sortie d’Ispahan, tandis que nos estomacs – décidément – commencent à réclamer pitance, Arman s’arrête brusquement. Il traverse la rue en direction d’une petite échoppe invisible à nos yeux accoutumés aux enseignes lumineuses et revient avec une sorte de bouillie gélatineuse suspecte. Il s’agit d’un plat dénommé halim composé de céréales, de dinde, de sucre et de cannelle. Impeccable pour commencer la journée et somnoler pendant les trois heures de route qu’il nous reste à parcourir.

Lois Robatel

À l’approche de Fereydunshahr, les montagnes s’élèvent le long de la route et la neige fait son apparition. Le paysage est toujours aussi aride mis à part cette blancheur qui se rapproche à mesure que nous gagnons de l’altitude. Fereydunshahr est située à 2 500 mètres et c’est une véritable oasis au milieu de la sécheresse ; de nombreux vergers parsèment les constructions et, en dépit des conditions hivernales, on peut imaginer la riche végétation qui accompagnera l’arrivée du printemps. Une fois en ville, Arman négocie un logement en deux trois palabres, puis nous partons directement découvrir la petite station située à quelques kilomètres du centre.

Au bout d’une route traversant un paysage vide, nous arrivons sur un vaste parking relativement plein en dépit du temps maussade et au bout duquel se tient une grande bâtisse grisâtre. Au-delà, une grosse bute avec deux téléskis et deux pistes dont une paraît fort raide, mais quasiment aucuns skieurs considérant l’affluence sur le parking. C’est alors que sur notre droite, nous découvrons une nuée de robes noires dansant dans la neige. Le spectacle est saisissant. Tout le long d’une piste improvisée partant de la route pour atterrir 150 mètres en contrebas, des dizaines de femmes et d’hommes glissent sur des chambre-à-air de camion dans une allégresse digne d’un Fellini des grands jours. Tous s’élancent à plusieurs sur des boudins pour une course folle et c’est un miracle qu’ils n’entrent pas en collision avec les autres membres de ce joyeux manège qui parsèment la piste. Les bouées prennent des trajectoires chaotiques et des vitesses impressionnantes sur cette petite pente. Les manteaux réglementaires et les foulards s’agitent en tous sens et cette farandole de noir sur blanc accentue encore l’effet d’agitation visuelle. Et puis tout le monde cri, ri, les couples se serrent et oublient, le temps d’une descente, les codes de bienséance du dogme religieux. La magie de la neige a encore opéré, soufflant la joie tout autour d’elle et nous sommes là, penauds dans notre matériel, grimaçant devant la météo, tandis que la simplicité du bonheur de la neige s’étale sous nos yeux dans un concert de tournoiements et d’exclamations.

Antoine Grospiron-Jaccoux

Empotés dans nos tenues brillantes au milieu de cette foule sombre, nous passons devant la grande bâtisse qui s’avère abriter un restaurant, puis gagnons une guérite qui vend les forfaits. Cependant, nous passons devant le loueur de matériel qui officie dans un joyeux capharnaüm de skis et de chaussures recouvrant toute la surface d’une baraque de quelques mètres carrés. Ravi de voir des étrangers, il nous fait découvrir son trésor tout en regardant nos skis avec l’œil circonspect du connaisseur. Dans son antre, il propose tous types de matériel et beaucoup de skis antérieurs aux gabarits modernes. Nous partageons un thé et entamons le miroir des photographies en dialoguant à grands gestes tandis que nos skis passent de main en main pour être inspectées sous tous les angles.

Après ce baptême et l’achat des forfaits, il nous faut franchir un portillon pour pénétrer dans la station. Les stations iraniennes sont à l’image du domaine privé, elles sont entourées d’une enceinte et, sitôt à l’intérieur, on pénètre dans une zone réservée. Cela permet notamment aux femmes de porter des tenues adaptées aux sports d’hiver – sans pour autant fusionner avec leur enveloppe extérieure comme c’est parfois le cas dans les stations occidentales – et de mettre un bonnet en lieu et place du foulard. Mais au-delà de cette question de style, c’est à l’image du rapport de cette société avec le domaine privé. Les restrictions dans la sphère publique semblent avoir poussé les Iraniens à se cloisonner pour respirer. Ainsi vous verrez rarement de grandes baies vitrées ouvertes sur le monde, mais plutôt des rideaux et des grilles à chaque fenêtre.

Alex Amiguet

Après deux descentes dans une purée de pois, un vent cinglant et une neige sournoise, nous décidons d’aller nous réchauffer au restaurant. Le menu est simple et indifférencié : riz, brochettes de mouton ou de poulet, yaourt, soda. La grande salle du réfectoire est occupée par de joyeuses et bruyantes tablées dont beaucoup semblent être des familles. En dépit de nos têtes de métèques et de nos accoutrements flamboyants, nous semblons passer relativement inaperçus. Quelques photos çà et là avec des jeunes excités par l’excès de sucre, mais sinon les Iraniens sont plus bienveillants qu’intrusifs. En sortant, nous croisons une très belle jeune fille portant une grosse marmite. Les glisseurs fous de la chambre à air viennent ici avec toute la panoplie du campeur et si le mauvais temps les pousse à l’intérieur, d’ordinaire le pique-nique doit battre son plein aux abords de la piste de luge. Les Iraniens adorent pique-niquer et, pendant les congés et les beaux jours, tous les espaces verts et les bords de route, voir d’autoroutes, sont envahis de familles allongées sur des tapis avec leur barbecue portatif.

Le lendemain, nous revenons à la station sous un grand ciel bleu. Nous découvrons les belles possibilités de ski hors-piste à partir du principal téléski – il en existe un second destiné aux débutants, ainsi qu’un petit télésiège qui sert à acheminer d’intrépides sensationnistes vers une tyrolienne. Quelques minutes à peau de phoque et nous avons accès à de superbes pentes qui bordent la station. Dans la direction opposée, une mer de montagnes se déploie vers l’ouest avec une sensation d’infini. Nous plongeons néanmoins vers l’est et la route qui nous relie au monde familier. Une fois en bas, un petit coup de peaux nous permet de rejoindre notre point de départ. La neige est superbe et nous passons la journée à explorer et à tracer les différentes combes à proximité.

Lois Robatel

Après deux belles descentes, nous cassons la croûte au pied de la remontée. La journée est superbe et, comme il s’agit d’un vendredi, jour férié en Iran, le domaine est bondé de touristes. Tout en dégustant les délicieux fromages acheminés par mes collègues helvètes, nous pouvons profiter à loisir du joyeux patinage des Iraniens en goguette. Le tableau est, somme toute, relativement comparable à ce que l’on trouve dans nos stations : bandes de jeunes filles gloussantes et appuyant frénétiquement sur le mode autoportrait de leurs téléphones portables ; cadors de la courbe arrivants à grande vitesse vers l’arrivée du téléski ; débutants en positions délicates défiants les lois de la gravité ; pères de famille initiant avec bienveillance leur progéniture aux plaisirs de la glisse… Le tout fusant en tous sens tel un bal de Saint Guy où des fous déguisés auraient investi la piste.

Après avoir tracé les descentes les plus proches, nous profitons de la fin d’après-midi pour admirer encore une fois le ballet incessant des chambres à air avant de rentrer au bercail. Sur la route du retour, Arnaud demande à Arman d’explorer la route qui plonge plus loin dans les montagnes. Nous roulons ainsi sous un magnifique soleil couchant à travers un paysage montagneux démesuré. Parfois, nous croisons un village endormi sous la neige, mais sinon la route semble n’en plus finir de filer à travers de nouvelles vallées. Les possibilités sont magnifiques avec de très belles pentes nichées dans de beaux reliefs alpins, mais les approches sont longues et il faudrait venir ici en mode exploration avec du matériel de bivouac pour aller se perdre au loin. Au sommet d’un col, tandis que les montagnes s’étirent vers l’Irak à perte de vue, nous faisons demi-tour sans bien savoir où traîner nos spatules le lendemain.

À suivre…

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