Williamsburg a place I once called home :
turbulences dans le Brooklyn des années 1990.

Williamsburg, milieu des années 1990, noir et blanc brut, l’œil de Mara Catalan capte l’énergie des années sauvages de ce quartier new yorkais en pleine efflorescence.

Mara Catalan

Mara Catalan, photographe installée à New York, a plongé dans ses archives pour en réveiller une partie de son existence, celle de ses premières années de vie effrénées au cœur du quartier de Williamsburg à Brooklyn. Dans Williamsburg a place I once called home (Williamsburg, un quartier que j’appelais chez moi), elle rassemble ses photos noir et blanc prises au cours de cette période telles les bribes d’une déferlante de découvertes, d’amitiés, de concerts, de fêtes, d’amours, de projets, d’émerveillements, de déceptions et tout ce qui fait la vie d’une jeune femme fraîchement débarquée de Madrid aux yeux grands ouverts sur l’un des quartiers les plus dynamiques d’une des villes les plus dynamiques du monde.

Mara Catalan

Genève, juin 2019, Mara Catalan présente un projet photographique dans le cadre de l’exposition Osmoscosmos au Centre de la Photographie. L’exposition tente de réunir éros et cosmos, les corps répondent à l’espace, la création du monde se reflète dans la matrice originelle. Maria présente High Voltage, des photos prises dans le milieu des performances artistiques extrêmes. Il fait chaud. Dehors on boit des verres après avoir sillonné ce nouveau centre bombardé d’images. C’est classe. C’est Suisse. C’est cher. On part en chasse du meilleur falafel de la ville pour se nourrir sans claquer un bras. Mara nous rejoint. Elle devrait sans doute rester pour essayer de nouer des contacts avec les huiles, mais le mouvement l’emporte. Elle ne peut résister à l’énergie de sillonner les rues, de laisser les trajectoires s’entrechoquer. S’ensuit une soirée transversale où elle se révèle une femme d’un enthousiasme contagieux. L’impression de courir en tous sens comme si cela faisait sens. Le monde se révèle sous nos pas. Il n’y a nul invité, c’est ouvert à tous. Talons, bagues, féminité, rires, appareil en bandoulière, carrefours, égarés, rencontres, flashs, vertiges, sourires. Mara.

Mara Catalan

Williamsburg a place I once called home est né de l’urgence, comme si soudainement, le temps s’était mis à s’emballer. “Mon père est mort en 2008. Un an plus tard, cette perte m’a fait réaliser à quel point mon cœur brisé vagabondait entre deux pays, deux univers privés de réalité. Après avoir perdu ma mère quand j’étais très jeune, la disparition de mon père fut un véritable anéantissement. C’est comme si j’avais perdu le contact avec moi-même, comme si je n’avais plus de repère. Cette émotion m’a amené à plonger dans mes archives photographiques pour en ramener à la surface des lieux disparus, des souvenirs oubliés et à soulever les pierres qui m’apporteraient les réminiscences d’un chez moi.”

Mara Catalan

Ce quartier qu’elle appelle chez elle, c’est Williamsburg, l’un des quartiers de l’arrondissement de Brooklyn à New York. Séparé de Manhattan par le pont de Williamsburg, c’est un quartier populaire où vivent de nombreux juifs hassidiques qui a subi une déferlante de gentrification au cours des années 1990. Mara était au cœur du bouleversement quand artistes, culture hipster et folles nuits de bringues ont envahi ce périmètre urbain devenu Le petit Berlin. “Je suis arrivé à Williamsburg en 1994. Maria, l’une de mes sœurs les plus âgées – elle est la plus jeune d’une fratrie de sept enfants, NDLR – avait emménagé à New York dans les années 1980. Quand j’étais dans ma deuxième moitié de vingtaine, elle m’a embauché pour shooter un groupe espagnol lors du festival New Music Seminar. Je devais rester une semaine et je ne suis jamais repartie. Ces trois premières années dans le quartier changèrent ma vie pour toujours. Non seulement, je fis l’expérience de vivre sur le fil et rencontrais de nouveaux amis qui allaient prendre une grande place dans ma vie, mais je dégotais aussi un boulot à Lab One avec Gar Lillard, ce qui me permit de survivre à New York et de devenir la maîtresse du tirage que je suis devenue.”

Mara Catalan

Cette rencontre va donner à Mara l’opportunité non seulement vivre de la photographie en devenant tireuse chez Lab One, mais aussi de pouvoir utiliser le labo pour son travail et ainsi faire le lien entre prises de vues et tirages. “Quand j’ai rencontré Gar, il m’a embauché comme stagiaire pendant quelques semaines et, après avoir passé ce test d’entrée, nous avons passé le marché suivant : je devais travailler 3 ans pour lui à temps plein (sans exceptions) et il me formerait à devenir une spécialiste du tirage. À Lab One, on travaillait surtout pour du commercial, de la mode, des portraits et des publicités. Nous avions des clients incroyables dont Irving Penn et Bruce Weber. Avant cela, les seules chambres noires auxquelles j’avais eu accès étaient celles que j’avais bricolées dans ma salle de bains ou dans une pièce avec un évier à portée de main. Gar avait une règle pour ses employés, une fois que le travail était fini, nous avions la liberté d’utiliser le labo aussi longtemps qu’on le désirait. Ce qui signifiait papier et chimie gratuits. Pour une artiste affamée, c’était un énorme cadeau. Il ne nous a jamais fait payer tout ce qu’on utilisait à l’époque. Parfois, je restais la nuit entière. Ces heures à travailler nos propres tirages étaient précieuses et très productives. Non seulement je progressais dans mon métier, mais cela m’a permis de réaliser la grande majorité de mon travail personnel.”

Mara Catalan

C’est aussi grâce à ce boulot de laborantine de nuit que le livre a vu le jour. C’est là qu’elle a développé chaque image du livre. La voilà, précipitée de contrastes, la vie de bohème que menait Mara à cette époque sur l’autre rive de l’East River, dans ce creuset de liberté, de rock et de rencontres. “Ma vie à cette époque était difficile. Au début je vivais avec mon petit ami Patro qui était venu avec moi d’Espagne et on luttait pour survivre. Il ne parlait quasiment pas anglais et n’avait pas de papiers. Pour trouver du travail c’était difficile. Nous avions peu, voir aucune connexion et on repartait de zéro. Williamsburg était une zone un peu dangereuse, mais c’était abordable et spacieux. Et puis on s’est rapidement fait des amis. C’est là que j’ai rencontré mes premiers amis américains, Les frères John et Brandon Connoly. Ils ont été à l’origine de mon arrivée à Williamsburg au même titre qu’une bande de jeunes étrangers et artistes qui comme nous, cherchaient à survivre. L’argent était un problème, mais cela ne nous empêchait pas de rêver et de créer. Nous étions unis. On n’arrêtait pas. On adorait vivre à cent à l’heure, pas de doute. L’amour, la musique, les fêtes, les aventures, les collaborations étaient dans notre peau. Nous étions des esprits créatifs et nous avions tout un quartier pour nous exprimer en toute liberté. Il n’y avait pas de limite. Pas de contrôle. Personne ne se souciait de nous ou de Williamsburg.”

Au-delà d’une immersion dans le Brooklyn des années 1990, Williamsburg a place I once called home est également le témoin d’une ville en pleine mutation. Les photographies de Mara peuvent donc être interprétées comme un repère historique pour l’anthropologie urbaine. “En voyant les photos du livre, beaucoup de gens expriment un sentiment de nostalgie ou de perte, mais si Williamsburg a place I once called home représente fondamentalement mon parcours et mes souvenirs, je crois aussi qu’il a une valeur documentaire. C’est une archive qui a une qualité historique, une documentation urbaine d’une époque aujourd’hui disparue. La gentrification du quartier a entraîné la disparition de nombreux endroits ou immeubles qui sont dans le livre. Je crois que je peux dire que c’est une archive qui a une place dans la documentation sur les nouveaux visages de New York.”

Mara Catalan
Diner for sale at 225 Wythe Avenue, with Slicks bikes parked on
An archive of Williamsburg; Photographs taken between 1994-96

Jalon de la ville de New York, ce livre est également une pierre angulaire du cheminement artistique de Mara. La vie fauve de ces années vagabondes a fait place à des projets plus élaborés, l’argentique s’est progressivement incliné face à la commodité du numérique et le laboratoire s’est vu détrôné par les imprimantes. Néanmoins, si l’évolution des techniques l’emporte, Mara demeure cette grande prêtresse de la photochimie, intransigeante quant à la valeur d’un tirage au grain d’argent. Mais surtout, son énergie créative n’a fait que croître et son désir de témoigner de la vie artistique underground demeure le combustible de ce regard jamais rassasié. “Je pense que ma photographie, comme ma vie, change et évolue sans arrêt. L’un et l’autre sont inextricablement liés. Williamsburg représente mes années de formation ; un temps pour apprendre, pour voir, pour explorer et pour donner corps à tous ces sentiments dans ma chambre noire. Aujourd’hui que je me sens adulte, j’ai plus d’outils à ma disposition. Je ressens d’autres libertés et le besoin de chercher d’autres moyens d’expressions. Par exemple, ces trois dernières années, j’ai travaillé en étroite collaboration avec des performeurs et cela a donné lieu à une relation qui dépasse le rôle traditionnel de documentation et d’observation du photographe. Ma pratique artistique m’a amené à développer des liens étroits avec mes sujets, passant du rôle d’observateur à celui de sujet tout autant observé, utilisant ma photographie comme outil performatif et comme miroir de mon propre subconscient, accordant dès lors plus d’importance au processus créatif et à ma participation qu’au produit fini.”

maracatalan.com

Livre uniquement disponible sur commande aux États-Unis

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