Vol au-dessus d’un nid de rêve

Partie pour une virée à ski dans le nord-ouest des États-Unis avec son compagnon François Moncorgé, la franco-américaine Oona Duroy nous livre ses impressions de voyage et les illustre de photos argentiques grignotées par un obturateur récalcitrant.

Lorsque le jeune corbeau quitte le nid après cinq à six semaines d’existence, il part en quête de son gang. Celui avec lequel il pourra arborer les forêts les plus reculées, planer le long des falaises les plus abruptes ou plonger dans les couloirs les plus escarpés. Joueur, espiègle et provocateur, le jeune corbeau se nourrit de tout. Saison après saison il s’adapte à ce que la Terre lui offre, indifférent à sa réputation d’oiseau de bon ou de mauvais augure.

Oona Skari

Arrivés à maturité, nous avons ainsi quitté le nid un 6 décembre à la recherche d’un gang de complices Nord-Américains. Le Montana, le Colorado, l’Utah, le Wyoming et l’Idaho regorgent de tétrapodes en quête de virages poudreux. Aux États-Unis, la culture du road trip demeure vive. Le plein à 26 dollars facilitant grandement l’envol et la migration des jeunes corvidés. Les grands espaces et les températures à vous glacer le plumage font de la voiture un élément quasiment indispensable. L’ordre de grandeur en est chamboulé.

Oona Skari

Le bus avec son wifi gratuit et son chauffage est le repère des sans-abri en quête d’un endroit chaud. Ils se laissent porter aux quatre coins de la ville, recueillant un peu de chaleur pour la journée. L’hiver est froid et les distances décuplées. Dans la lutte écologique, l’impact de la voiture sur la couche d’ozone ne semble pas faire partie de l’équation. Il faut les comprendre ; dans ces petites villes la voiture est symbole de protection et de fuite. Et pour les glisseurs, atteindre les montagnes et les belles pentes enneigées peuvent demander plus de 2 heures de conduite avant de prendre la motoneige pour s’enfoncer quelques miles de plus dans l’inconnu. Amour des montagnes et protection de celles-ci sont parfois difficiles à concilier dans ces immensités. Dans cette terre des extrêmes et parfois de l’incohérence, le road trip a le goût de l’irréel et de la disproportion. Cette terre de tous les possibles oscille entre vérité et illusion. Comme pour ne pas perdre le contrôle en cas d’effondrement imminent du pays, la chasse et l’autosuffisance sont des plaisirs partagés.

Oona Skari

Malgré ces différences, la passion du virage traverse l’atlantique et transpire les mêmes croyances. De nids en nids, les gangs de jeunes corvus nous accueillent. Le Mountain Collective Pass, clé d’entrée des plus grands domaines skiables des US, nous transporte de Big Sky à Jackson en passant par Alta, Snowbird et Sun Valley. Afin de pratiquer l’activité du resort skiing (ski de piste, NDLR) dans les meilleures conditions, il est de coutume de skier sans sac à dos afin de carver sur de la neige fraîche, cheveux aux vents, l’insouciance en acolyte. Mise à part lorsque la neige vient déposer son manteau hivernal et se décide à tous nous recouvrir. Des quantités astronomiques de neige sèche et légère viennent s’accumuler et engloutir toute trace de civilisation. Seul l’animal armé de larges spatules saura en réchapper.

Oona Skari

Chaque station se pâme d’avoir le « best resort skiing in America » (le meilleur ski de piste aux Etats-Unis, NDLR), placardé à tout va en quatre par quatre sur de gigantesques panneaux publicitaires. Car dans ce pays il faut être le meilleur ou rien. C’est donc à la meilleure neige et aux meilleures pistes que reviendra le meilleur endroit où vivre. Le site de l’office du tourisme de l’Utah s’est approprié le titre du livre de Jim Steenburgh, Secrets of the greatest snow on earth (Les secrets de la meilleure neige du monde, NDLR). Loin des océans, la neige est moins humide. Ce climat continental offre un abondant duvet sec et léger aux États coincés entre le North Dakota et la côte ouest. Dans ce flot d’informations où l’optimisme règne en véritable chef d’orchestre, il est parfois difficile de discerner la réalité dans cette profusion de propos illusoires.

Oona Skari

Cet excès d’optimisme n’est pas à critiquer pour autant. En provenance de France où le bureau des plaintes est très souvent débordé, une pincée de pensées positives par jour procure le plus grand bien. Dans le pays du rêve, le cauchemar n’est jamais vraiment loin. La consommation à outrance tinte de son voile d’optimisme les dessous d’un pays aux racines bancales. Gigantesques frigidaires débordant de nourriture, large panoplie de voitures quatre saisons et grotesques supermarchés capables d’alimenter trois fois la superficie des États-Unis. Des faits bien connus de tous qui participent au sentiment de disproportion et d’irréel une fois sur place. Et pourtant, la petite communauté des corvidés parvient à survivre au milieu de ce flot continu de tentations épidermiques. Hauts perchés dans leurs nids, loin du sol et plus proche de ce qui est tangible, ils se protègent des agressions. L’austérité des conditions météorologiques, le rocher acéré, les longues approches nourries au mental construisent la carapace du corbeau. Endurci et loin d’être naïf, il survole la réalité d’un pays qui s’enfonce dans l’illusion. L’illusion de pouvoir s’en sortir tout en mordant à l’hameçon de la consommation, roulette russe du pouvoir.

Oona Skari

Au pays du rêve, tout est possible mais sans protection. Ce sont alors les moments d’extase, de lumières acerbes qui transpercent les tissus jusqu’à la moelle et les sourires des acolytes qui rendent cette vie addictive. Les plaines aux ciels infinis, les chaînes de montagnes démesurées, les familles entières d’animaux sauvages qui traversent les territoires et migrent sous leurs épais blousons d’hiver à la recherche de nourriture et d’espaces sauvages. De nids en nids, nous avons côtoyé ces oiseaux sauvages épris d’un amour inconditionnel pour la nature. Car les distances astronomiques et les températures glaciales ne les effraient pas, elles les renforcent. Dans l’ère de la paranoïa et du mensonge, elles au moins ne mentent pas.

Oona Skari

En réalité, on s’y sent bien au coin de ce feu de camp, qui parvient à briser le mur de froid (-15 °C) qui nous entoure. Il est une heure du matin et les quelques potes qui sont restés boivent les canettes de Pale Ale achetées à la station d’essence du coin. Les imitations et les blagues poisseuses sur le président fusent sans relâche. Le froid qui me cisaille cesse d’être un problème. Le cercle que nous formons est une barricade. Les liens se tissent et l’esprit communautaire s’élève, s’immisçant dans les airs, nous enveloppant à tour de rôle d’un sentiment rassurant à mi-chemin entre le rêve et la réalité.

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