Le vertige du sublime

La fin de l’été appelle la rentrée à l’ordre, et lui somme de s’activer. L’été fut chaud et sec. Jour aprés jour, le ciel bleu monochrome tranchait avec le cisèlement des montagnes. Les lacs se vidérent et les éternels randonneurs écumérent les terrasses des cafés à l’abri du soleil torride. L’approche de l’automne, créature au teint chaleureux et à la criniére volage, remet à jour le goût de l’aventure pré-hivernale, celle qui oscille entre l’ombre et la lumière. Mais quelque chose m’interroge, pourquoi ce désir d’aller braver, là-haut, le souffle accablant des vents d’hiver quand, dans la vallée, l’éclat réconfortant de l’été indien continue de me réchauffer ?

« l’aventure est extra vitale, extraterritoriale, extraordinaire, c’est à dire hors de l’ordre (extra ordinem), exceptionnelle et littéralement excentrique. » L’aventure, l’ennui, le sérieux, Vladimir Jankélévitch.

Clémentine Junique

L’aspiration au sublime

Il est souvent dit de la montagne qu’elle est sublime. Cette expression sonne à travers les époques comme une sensation d’éblouissement, de perfection, de beauté, d’irrationalité. Auparavant, perçu comme maléfique, le paysage montagnard a fini par quitterx son ombre malfaisante au début du XVIIIe siècle pour devenir un lieu admiré et recherché. Toutefois, ces terres demeurent hostiles et l’on peut s’interroger sur notre désir de les pénétrer, sinon de les conquérir.

L’idée d’aventure germe en partie à travers le regard. Ma curiosité est attisée par la vision qui précède mes yeux et, comme happée, je fais un pas vers elle. Mais ce que je vois est différent de ce que je regarde. Ce que je vois est pratiquement dénué d’influences, mais ce que je regarde est déjà le fruit de ce qui m’a construit.

Oona Skari

De mes yeux

Mon regard, cette précieuse caméra interne, balaye ce qui se trouve sur mon passage. Il enregistre des instants de vie éphémère et, telle la pellicule de ma vie, capture les clichés, les stocke, ou parfois les efface par manque de place. En réalité, l’aventure que je poursuis et dont je me suis emparé d’un battement de cil s’est formée bien plus tôt. La préfabrication mentale a déjà forgé mon imaginaire et influencé inconsciemment mon regard.

D’enfant

Le début de cette conquête de l’inutile, pour reprendre les mots de Lionel Terray (auteur du livre, Les conquérants de l’inutile, NDLR) a commencé dès mon enfance par des heures passées à dévorer les récits alpins. Je me souviens du mouvement du métro parisien. Au milieu des voyageurs, mes lectures me transportaient jusqu’aux confins du Népal. Enfant de la ville, ces odyssées m’offraient une porte de sortie et implantaient les premiers fantasmes et mythes du héros dans mon imaginaire. Ainsi, avant que mes goûts ne s’assument, ma soif d’aventure et ma sensibilité esthétique se sont développés au gré des lectures et des rencontres.

Oona Skari

Éblouis

La montagne, seule, n’est pas sublime car il n’y a personne pour témoigner de l’expérience. Ce qui la rend sublime c’est la présence du témoin et la projection de son esprit. Cette fine frontière entre la nécessité de sa présence et son incapacité à témoigner souligne toute la subtilité de la notion de sublime. Je suis contemplatrice d’une création à laquelle je participe par la projection de mes connaissances et celle-ci, néanmoins, m’échappe malicieusement.

Une aventurière n’est pas toujours romantique et rien ne dit que la nature soit sublime. C’est bien la rencontre entre la matière et l’imaginaire qui est à l’origine de la sublimation. Peu importe l’issue de l’aventure, seule la rencontre entre le regard et le sujet observé peuvent transformer l’instant indicible en instant sublime.

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