Visions de Tom

Tom Leitner nous livre des vues aériennes de son univers, lui-même inséré dans d’autres univers, ce qui peut rapidement déboucher sur un ensemble d’univers parallèles.

J’écris ces lignes alors que les élections américaines se sont déroulées hier et je suis inquiet. J’ai l’impression que tout a changé et que tout va changer. Je fais défiler sur mon écran les profils de mes amis américains et leurs commentaires. Ils paraissent aussi choqués et abasourdis que le reste du monde aux vues des résultats.

Au départ, je comptais écrire un texte sur le restaurant que j’ai ouvert cet été. Je voulais raconter les défis, l’aide si généreuse de mes amis et tous ces super moments que nous avons partagés tout au long de cette aventure. Mais après ce cataclysme, impossible de trouver l’inspiration. Les choses ne vont pas dans la bonne direction et je me sens de plus en plus inquiet et mal à l’aise. En tant que père d’une petite fille de trois ans, je ne peux m’empêcher d’être profondément inquiet pour notre futur et il m’est encore extrêmement difficile de croire que tout cela soit arrivé. Je ne suis pas particulièrement politisé, mais, dorénavant, je pense que nous devons tous envisager cet engagement. Car aujourd’hui, nos peurs obscures affleurent à la surface du monde.

La question que je me pose – et probablement la plupart d’entre nous – est : comment se fait-il que tant de gens soient favorables à un gouvernement qui ridiculise toutes nos valeurs communes ? La conscience environnementale, la compassion, la volonté de trouver des compromis, la bienveillance, la modestie, et même tout simplement, un sentiment d’humanité. Et pour être honnête, il m’est tout bonnement impossible de concevoir les raisons pour lesquelles quelqu’un serait en faveur de cela et je me demande qui peuvent bien être ces personnes.

Comment puis-je être absolument incapable de comprendre cet autre monde et comment se fait-il qu’il n’y ait eu aucun contact entre ce monde et le mien ? Skier m’a ouvert l’esprit – mais il l’a aussi étriqué. Il y a des années, avant même que je puisse imaginer vivre de ma passion, ma conception de la vie était tout autre : après le lycée, je suis allé à l’université, j’ai étudié à l’étranger pour un temps, puis, avec un peu de chance, j’ai trouvé du travail. Cependant, grâce à une succession d’heureux hasards, et un peu de talent, j’ai eu l’opportunité de construire ma vie autour du ski, mon passe-temps préféré. Petit à petit, ma passion est devenue mon univers. J’ai voyagé. J’ai découvert d’autres cultures et je me suis lié d’amitié avec des personnes qui avaient le même état d’esprit que moi. Le ski étant le catalyseur d’un certain mode de vie. Une fois connectés à ce réseau, les algorithmes faisant le reste, nous gravitons de plus en plus en profondeur dans notre propre univers – un univers où il n’est pas uniquement question d’être le meilleur des meilleurs mais aussi de développer notre propre style.
Et bien que nous ayons la vague intuition que cet univers ne colle pas à la réalité, nous refusons de l’admettre. On appelle ça « poursuivre son rêve » et c’est ce qui nous définit. Cela fait partie de notre identité. Et bien que ce soit une chose merveilleuse, c’est aussi l’une des raisons qui pousse notre monde vers de tels extrêmes. Car à mesure que nous poursuivons ce rêve, nous oublions que pour la plupart des gens, ce rêve est inaccessible, ceux-ci n’ayant pas les moyens économiques, sociaux ou culturels d’y parvenir. “Vivre son rêve” est un concept romantique, mais c’est un concept de privilégiés.

Mais au lieu d’écouter les arguments de ceux qui n’évoluent pas dans le même monde que nous, et ainsi saisir l’opportunité de trouver des compromis, de cultiver un sens de la nuance plutôt qu’une pensée binaire, nous entretenons un véritable combat idéologique avec, de chaque côté, le refus de prendre l’autre en considération. Quelle que soit notre position, nous avons tendance à nous rassembler et à créer de petits univers à part, des microcosmes qui nous donnent une identité au sein de ce monde globalisé dont la vitesse nous déroute. Un monde qui cultive, bien loin du rapprochement des peuples, un état de conflit larvé. Nous les appelons ignorants, mais nous ignorons tout autant leurs motivations.

Beaucoup d’entres-nous vivent des expériences qui les confrontent à la réalité – ce peut être une blessure, une maladie, un sponsor qui nous laisse tomber, la mort d’amis en montagne ou – étrange réalité – des personnages de télévision qui deviennent une menace bien réelle. J’ai récemment vécu de tels moments, et ils ne m’ont pas seulement fait réaliser combien j’étais privilégié, mais aussi quelles situations et quelles circonstances les autres devaient affronter. J’essaie d’envisager ça comme une opportunité de sortir de ma bulle sans pour autant m’éloigner de mon milieu, la montagne. C’est là que je me sens heureux et c’est à lui que je m’identifie. Et si quelque chose demeure constant, un point fixe dans ce monde effréné, il est alors possible de sortir de sa zone de confort et de cultiver l’esprit d’ouverture. Car ce n’est qu’en se confrontant à d’autres points de vue que l’on pourra contribuer au changement. À part ma famille, le ski a été la seule constante de ma vie. Donc, pas besoin de changer cela – let’s keep skiing great.

 

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