Pour l’amour de la nature

Skis aux pieds, tandis que l’aube gagne les cimes, Daisy Maddinson partage son éveil à la beauté du monde. Chemin faisant, elle questionne notre lien naturel.

6 h 05 du matin. Le froid mordant pique et griffe mes pommettes exposées. Mon corps est raide au moment de chausser les skis, de cette raideur qui saisit dans le matin glacial. Les yeux fatigués, j’ai du mal à enclencher mes fixations.

Sortir du confort de mon lit pour me jeter dans la nuit est brutal pour mon rythme circadien. Mes yeux réagissent à la lumière de ma frontale et, doucement, je reprends forme humaine. J’attrape mon sac et mes bâtons. J’ajuste mon cache-cou pour ne laisser sortir que ma bouche. Aux premières foulées, je sens ma poitrine se serrer tandis que mes poumons s’accoutument à l’air cinglant qui réveille mon système.

Je regarde devant moi. Je ne vois rien hormis la lumière de ma frontale et la silhouette de l’arête qui me sert de guide. À leur rythme, mes jambes se mettent en mouvement. Mes peaux apprivoisent le mouvement de va-et-vient et glissent sur le velours scintillant de ce petit matin. J’accélère.

Sur ma route, les ombres des chalets apparaissent et s’évanouissent, puis s’espacent de plus en plus rares à mesure que je progresse. Un instant, mon esprit se vide. Ma pensée est focalisée sur ce que je fais. La nature se fond en moi et je deviens montagne. Je m’intègre en douceur dans la fraîcheur de l’aube. Je suis en communion avec la nature, en phase avec son caractère sacré. J’ai pleine conscience de l’interconnexion de toute vie sur terre.

À ma droite, le soleil pointe au-dessus de l’arête. Il transperce les cimes des Dents du Midi de rayons orangés. Le ciel a déjà complété son cycle matinal en Technicolor, alternant teintes bleutées chimériques, pourpres et roses pâles. Un sentiment de joie me submerge tandis que le paysage se métamorphose.

Découvrir et admirer notre planète génère un cocktail riche en sensations : harmonie, équilibre, intemporalité et stabilité. La puissante force de vie qui circule entre nous et la planète, à jamais connectés.

Lançant mon corps en avant, je m’écarte de la piste. Le son de mes skis, appuyant sur le manteau de poudreuse douce et profonde, est presque érotique. Tous les skieurs connaissent ces sensations : le désir et l’anticipation de la ligne parfaite, le son du mouvement avant de prendre son élan, les flocons qui se posent et étincellent sur la veste.

Je glisse sur la neige fraîche et me rapproche de l’arête. Ma frontale est éteinte et mes yeux se sont ajustés à la douce lumière trouble du ciel matinal. Dans un mouvement fluide, je fais un virage et parcours la dernière longueur. Dans la vallée, les lumières scintillent. La réalité de l’existence humaine est plongée dans le silence. D’une certaine manière, sur mon promontoire, je me sens complètement déconnectée de cette réalité. Déconnectée du bruit incessant de la vie, des courriels continuels, de la technologie, de la pression sociale et du besoin de se conformer. Ici, tout est silencieux.

Les lignes de la montagne sont encore douces, discrètes dans la lumière matinale, subtilement nimbées de rose pâle. Je suis emportée par l’expérience sensorielle. Le silence, ce vacarme accueillant.

Je ressens un sentiment de paix inébranlable. Les ruminations ont cessé. Seul demeure le moment présent. Mon esprit saturé se calme. Seul subsiste un sentiment de bien-être, une respiration après l’autre.

Il est si facile de se faire happer par nos univers fabriqués. Il nous arrive d’oublier notre nature inhérente, notre connexion infinie à celle qui nous a conçu. Souvent, nous fonctionnons comme une entité indépendante. Quelque part sur le chemin, au fil de notre humanité, nous avons égaré notre lien au monde naturel. C’est pourquoi j’ai besoin de petites échappées comme celle de ce matin pour me rapprocher de la nature et de sa puissance brute et impitoyable. Se retrouver à la merci de la montagne. Faire partie de la toile de l’univers.

J’atteins l’arête. Ma respiration est haletante, mes jambes sont solides et mon cœur est comblé. Au son de la voix de la terre, sous le contrôle tacite de la nature, je ne suis que gratitude pour tout ce qui existe. Dans un calme souverain, je laisse les premiers rayons du soleil réchauffer ma peau mordue par le froid.

En regardant le monde au-dessous, j’ai l’intime conviction que nous sommes conçus pour interagir avec la nature car nous sommes conçus pour y vivre. En tant qu’êtres humains, nous avons l’instinct inné de nous connecter émotionnellement avec elle dans tous les aspects de notre vie.

Je prends encore quelques instants pour laisser le soleil danser sur mon visage. Puis, je retire mes peaux et bois un peu de thé brûlant, satisfaite de l’effort réalisé avant que le monde ne se réveille. Attirée par les lumières qui brillent dans la vallée, je pense à ceux qui se dépêchent de se préparer pour la journée, aux voitures qui se rassemblent dans une symphonie mécanique. L’épidémie de problèmes psychologiques qui gagne le monde est elle surprenante ?

Notre espèce est incroyablement connectée, pourtant, nous sommes complètement déconnectés des fondements de notre vie. Peut-être avons-nous simplement besoin d’avantage de parcimonie. Autrement dit : « la simplicité est probablement la bonne voie. »

Je chausse et m’enfonce doucement sur l’arête. Une dernière grande inspiration et je plonge dans la pente vierge, revigorée et pleinement vivante.

 

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