Le ski comme thérapie

Initialement intitulé De mon point de vue, ce texte de Bruno Compagnet retrace une journée quasi ordinaire dans le massif du Mont Blanc. Quasi, car si le doute s’installe sur une pente à 50° en neige dure, l’ordinaire peut rapidement se transformer en galère.

layla kerley

Les yeux grands ouverts, je fixe le noir profond de la chambre. Il est 3 h 17 du matin et je ne dors pas. Je voudrais me rendormir avant que la valse de mes interrogations angoissantes sur le futur ne commence et m’empêche définitivement de replonger dans le monde onirique.

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Durant les vacances d’hivers, aux heures de pointe, la ville de Chamonix se transforme en un véritable chaos. Les trottoirs sont encombrés de vacanciers qui peinent à se déplacer avec leur équipement de ski ou leurs magnifiques sacs de course à l’effigie de ces grandes marques qui ont colonisé la capitale mondiale de l’alpinisme. Le trafic routier est si intense que l’on bat tous les ans de nouveaux records de pollution. Allez en ville boire un coup ou faire des courses devient un calvaire auquel j’ai renoncé.

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Il est 7 h 45, le ciel est d’un bleu pâle dépourvu de tout nuage. Je sors sur la terrasse finir mon café en regardant les aiguilles de Chamonix. Je suis en pull et je n’ai pas froid, troublant pour une fin décembre.

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Nous ne sommes qu’une poignée de skieurs dans la queue du téléphérique de l’Aiguille du Midi. Beaucoup d’Asiatiques et un groupe de personnes dont je serais bien en peine de donner une nationalité. L’arrête n’est pas équipée et on descend tranquillement en cramponnant. Une fois chaussé côté soleil, la neige froide, douce, lisse et régulière nous met immédiatement dans l’ambiance. François qui nous a proposé un « beau Cosmique » a disparu sur la droite. Un rapide coup d’œil entre les cailloux, à gauche de l’entrée du couloir, nous surprend. Il y a beaucoup de neige… Mais elle semble dure. Je dis à Layla de sortir son piolet et de rester derrière moi. Quelques pas en escalier et c’est le moment du premier virage. Bien concentré, les épaules face à la ligne de pente. Je me tais et la laisse faire.

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« Ça va ? » « Oui ça va, je me sens bien. » On rejoint François en escalier, piolet en main et, malgré des carres correctement affûtées, on a du mal à les faire mordre dans la croûte de regel qui a vitrifié le départ. La sangle usuelle du rappel est sous la neige et, après avoir essayé de la dégager au piolet, François installe une sangle sur un vieux câble pris dans la neige, la glace et les rochers qui paraît être un bon ancrage. Un brin de cinquante mètres de corde en double m’amène à la fin de la partie rocheuse. Je me décroche.

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« LIBRE ! » Je commence à tailler une petite plate-forme pour Layla. La raison de ma crainte n’est pas directement liée à la pente, mais à la croûte de regel qui semble continuer sur une distance que je n’arrive pas à évaluer, tout en essayant de me sortir de l’esprit qu’on est peut-être en train de faire une connerie. Layla me rejoint et me rassure un peu en me répétant que ça va. Encore quelques mètres en escalier et un virage sauté sous tension plus loin, je retraverse vers la gauche sur de la neige vraiment gelée où mes skis décrochent et finis enfin par trouver une petite bande de neige fraîche. La neige parfaite pour le ski de pente à l’ancienne. Parce que si beaucoup peuvent skier du 50 degré en poudre, la même pente en neige dure devient une tout autre histoire. La poudre mange la pente.

C’est une chose de faire de la pente seul. En couple, c’est une autre histoire. Bien que cela constitue un sentiment incroyable de partager ça avec sa compagne, si ça se passe mal, la perspective de devoir annoncer un drame à ses parents me pétrifie. Ce sont des choses auquel on préfère ne pas penser, mais ce sont aussi des choses que l’on sent et qui nous poussent parfois à faire demi-tour parce que, justement, ce n’est pas le jour et qu’une mauvaise nuit ou le vent qui souffle en rafale sur les crêtes n’annonce rien de bon. François nous a rejoints, très calme comme d’habitude. Je lui dis que la neige est maintenant douce et régulière comme du sucre. Après les premiers virages encore un peu sur la retenue, on pénètre cette bulle où chaque courbe devient une sorte de danse rythmique et mystique en accord avec la neige et la configuration du terrain, en accord avec son moi profond. J’ai beaucoup appris sur moi en skiant en montagne. C’est un vrai moment de partage où, en plus de ton plaisir personnel et égoïste de skieur, tu prends aussi du plaisir à regarder les autres en prendre. Presque comme un truc sexuel. On est juste trois à se régaler dans cette descente incroyable qui, malgré la banalisation, demeure une ligne de classe mondiale. L’adrénaline du départ exacerbe notre feeling sur la neige et, hormis la partie dure du sommet, il n’y a pas un virage à jeter.

J’ai skié ce couloir un nombre incalculable de fois. La première, c’était avec Marco Siffredi, à l’époque où l’on n’était pas si nombreux à s’y balader régulièrement. Je l’ai souvent ridé en grosse poudre dans des conditions épiques, pourtant cette descente nous a transcendés. Était-ce parce que nous étions au début de l’hiver ? Était-ce l’ambiance, la qualité de la neige ? Nous avons pris la sortie directe pas le glacier des Bossons pour finir sur un petit sentier à flanc de moraine qui nous a conduits à la cabane du Cero. En marchant ski sur le sac, je me suis demandé quel sens cela avait de prendre ce genre de risque en montagne. Je me suis sincèrement interrogé sur nos névroses en pensant qu’aucun homme ayant une vie en connexion avec la nature ne jouerait à prendre ce genre de risque pour « se sentir bien » Et pourtant, je pense que cela vaut parfois la peine de s’y frotter (parce que les humains ont parfois besoin de stimulation au niveau des capsules surrénales, c’est un vieux truc pour rester en bonne santé…).

Julien Casagrande est venu nous récupérer au tunnel dans son van. Puis, François nous a invités à refaire le monde en mangeant une magnifique bavette aux échalotes accompagnée d’un magnum de vin naturel.

Merci à François et à Layla

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