Entre été et hiver, troisième partie : réflexions d’un skieur.

Troisième volet des réflexions estivales de Félix. Elles le mènent sur le terrain glissant de la culpabilité, celle-là même que nous ressentons parfois face au grand sapin illuminé des sports d’hiver, sensibles à tant de gaspillage et pourtant avides de ses richesses, complaisants que nous sommes de nos joies infantiles.

Au cours des semaines qui ont suivi la folie de l’UTMB, je me suis retrouvé flânant dans Chamonix qui se vidait. Le froid s’était installé, l’été touchait à sa fin et une douce lumière automnale avait pris place.

À mesure que l’hiver approchait, j’ai vu des skis apparaître dans les vitrines des magasins de sport, là où je ne voyais que des chaussures de course à pied. Ces derniers temps, je me suis beaucoup interrogé sur les méfaits du mercantilisme et de la culture consumériste. Comment elle a pollué des activités autrefois spirituelles et éthiques comme le ski de randonnée, l’escalade ou le trail. Pendant l’UTMB, ce ne sont pas des termes comme “spirituel”, “durable”, “solitaire” ou “méditatif” qui me venaient à l’esprit, mais des slogans m’encourageant à dépenser plus.

J’éprouve un sentiment de malaise. J’ai l’air d’un mec concerné qui parle de changement climatique et de responsabiliser nos modes de consommation et je suis tout à fait ravi de dépenser 900 euros en vêtements Norröna. Je parle de réduire la pollution dans la vallée et de sauver nos hivers, mais si le ciel vire au bleu après une période de mauvais et que tous les domaines de Chamonix restent fermés, j’embarque fissa dans une voiture pour traverser cette saloperie de tunnel et rejoindre Courmayeur.

Et si je fais gaffe à ne pas utiliser ma cheminée pour limiter mes émissions, vous ne me verrez jamais critiquer mes amis qui en abusent.

Je parle beaucoup de la durabilité de mes vêtements de sport, mais si vous regardez l’historique de mon ordinateur, vous y trouverez plein de sites consacrés au matériel. Comme quoi, je suis parfois tout à fait docile avec la publicité. En fait, j’adore surfer sur internet pour voir les nouveautés.

Mais surtout, je me dis concerné par les déviances du consumérisme et du mercantilisme et je suis le plus grand fan de la marque de ski Black Crows.

La voilà, la culpabilité, celle de passer tout mon temps et toute mon énergie à satisfaire mon désir d’avoir du bon temps. La culpabilité de toujours dire à mes amis de mettre de la crème solaire et ne rien dire quand ils fument leur cinquième cigarette de la soirée. La culpabilité que j’éprouve à l’égard de mes sentiments contradictoires face au consumérisme. Je travaille et j’ACHÈTE des skis. Je travaille et j’ACHÈTE un forfait annuel. Je travaille et j’ACHÈTE de la bière. La culpabilité de toujours discourir sur les moyens de réduire la pollution tandis que j’embarque avec joie dans la première voiture en partance pour les Grands-Montets.

Je vis avec délectation cette vie où chaque élément se concentre sur un objectif simple : le bonheur et la satisfaction de moi-même.

Je fais du sport l’été pour être en forme pour le ski l’hiver. Je rêve de sauts périlleux, de poudreuse et de joyeux après-ski.

Certains quittent leur pays en quête de refuge… Et moi, je suis à Chamonix et j’invite des ski bums à dormir sur mon canapé.

Je ne pense pas que l’évolution m’ait donné la faculté de comprendre la signification de la vie, sauf quand je surfe à travers la poudreuse du Lavancher. Et cependant, tard dans la nuit, quand nous terminons le travail avec mes collègues du restaurant, je nous surprends à parler à voix basse de quitter Chamonix. Il faut grandir, faire des études, trouver de vrais métiers… Afin de pouvoir un jour… Quoi ? Revenir à Chamonix avec moins de doutes.

Pourquoi tant de questions ? Ne serais-je pas victime du même sentiment de culpabilité que celui éprouvé par les survivants.

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