Bleu Blanc Noir, enfermé

Maxence Gallot fait l’expérience du confinement dans un 26 m2 avec sa compagne dans la station de La Plagne. Il ne s’agit malheureusement pas d’une expérimentation en vue d’un voyage vers Mars des moniteurs de la station, mais d’une situation réelle. Chronique d’un skieur enfermé à la lisière de pentes continuellement vierges.

Maxence Gallot

Jour 3

J’ai commencé ce texte avant la crise que nous traversons en vantant le bien-être de la solitude en montagne. Et puis, la machine s’arrête. La station se tait avec l’arrêt des remontées mécaniques. La nature reprend ses droits. La pureté des formes blanches fait place à l’apaisement d’un paysage bleu sombre.

Maxence Gallot

Je me remets à écrire, enfermé entre quatre murs, en plein confinement. Le ciel nous est tombé sur la tête dans cette station fantôme. C’est une saison hors du temps qui se profile. Notre paradis blanc fond dans une épidémie au décor obscur. Et je dois bien l’avouer, l’isolement a pris une tout autre dimension, ce n’est plus l’idylle que j’avais commencé à décrire. Puis j’ai pensé que cette période m’offrirait de l’inspiration, une plume active et efficace. Au lieu de cela, face à moi-même, c’est le grand vide. Une page blanche comme neige et mes idées rebondissants contre les murs. J’ai l’esprit atrophié et ma déconnexion du monde extérieur freine toute la créativité qui nourrit mon intérieur. J’ai besoin de m’oxygéner pour créer. J’ai le cerveau broyé par les nouvelles quotidiennes des ravages de ce virus. J’ai l’impression que c’est un mauvais film, et c’est pourtant la réalité. Sur une note caustique, cette crise fera sans doute moins de victimes que la pollution mondiale quand notre société fonctionne “à la normale”.

Maxence Gallot

Jour 5

Aïe aïe aïe. La claque. Le mois de mars sent le froid. Les cartes météo l’annoncent, il va neiger ! Aussi surprenant que ça puisse paraître, et pour la première fois de ma vie, m’en voilà frustré. Isolé de toute populace dans un bâtiment austère aux airs de “Shining”, je vois se profiler le retour des flocons dont on ne skiera pas la couleur. Cette expérience d’isolement est un vrai questionnement introspectif sur mes capacités à supporter ma copine et me supporter moi-même. Mais jusqu’ici tout va bien…

Maxence Gallot

Jour 7

Tous les jours je fais la même chose. J’ouvre en grand les rideaux au réveil et je soupire le confinement. J’aime admirer ce grand blanc, au petit matin, c’est ma liberté qui me fait de l’œil. J’en suis privé. Je me tape le front contre le carreau et je m’en remets à ma moitié qui ne sait plus quoi faire de moi. J’ai dû troquer des mètres de dénivelé contre des mètres carrés. Et malgré tout, je ne suis pas à plaindre, ma tête chauffe mais ce n’est pas de la fièvre. Mes atris sont arrivés il y a une semaine, jour de fermeture de La Plagne, mais n’y voyez là aucune sorcellerie du corbeau noir. Je vais les admirer sous blister et en rêver sous la couette jusqu’à l’hiver prochain. Non les montagnes n’ont pas bougé, mais le rideau du théâtre est bien tombé sur le monde.

Maxence Gallot

Jour moins 10

À dix jours du confinement, à la veille d’une crise sans précédent, je profitais de nos grands espaces, ceux qui offrent sérénité et contemplation. J’étais sans le savoir en train de faire ma dernière randonnée de l’hiver… (extrait).

“Monter me fait du bien, mes pas craquellent la neige à mesure que je me déplace. Le souffle haletant et les talons qui décrochent, j’arrive seul en haut, je vis l’instant. Le crépuscule approche doucement et peu à peu se teinte de bleu. La vallée s’assombrit, les derniers jeux d’ombres apparaissent sur les sommets. Les montagnes s’endorment et enferment leurs secrets jusqu’au lendemain. J’ai choisi de me percher pour fuir. La lune m’aidera à descendre. Je n’ai que faire de cette frontale artificielle qui occulterait la lumière naturelle. Ici pas de superficiel, la descente se fait à poil, les guiboles de traviole.”

Le cœur nostalgique, je ressasse mes premières traces dans les couloirs, les souvenirs des grands tout droit… Quel bonheur d’habiter en altitude, sur quel nuage vivait-on pour ne pas s’en apercevoir ? Dans quelle bulle étions-nous isolés ? Et soudainement tout ça nous pète à la gueule !

Maxence Gallot

Jour 10

La perspective de ne pas savoir ce qu’il adviendra demain n’a jamais été aussi réelle qu’aujourd’hui. Il est difficile de s’égarer, cloisonné dans son salon. Et pourtant je perds mes repères, à force de tourner en rond. D’habitude nos stations sont des parcs d’attractions mais quand bien même le bonheur de tous ces instants passés à glisser, se rassembler, trinquer et s’embrasser… Et là, plus personne. Mais à l’horizon, la planète respire comme jamais et continue d’offrir des lumières incroyables.

Maxence Gallot

Jour 13

C’est mon jour de chance, je m’intéresse enfin à cette putain de carte de sortie Covid19 et m’aperçois que le périmètre autorisé est d’un kilomètre. C »est plus large et plus attrayant que je ne pensais. Le ski sur chaussure prend alors une toute nouvelle dimension. J’ai même fait un peu de peuf ce matin. J’ai hurlé de joie sur le virage pied droit. J’ai fait LA boucle de ma nouvelle vie et je suis remonté à pied comme un randonneur essoufflé qui n’a pas marché depuis 15 jours en écoutant les corbeaux moqueurs me siffler. Conscient que ce cercle doit être beaucoup moins vallonné et beaucoup plus bétonné ailleurs, cela suffit à mon bonheur. Toute ma démarche photographique reste dans le cadre. Je voulais voir ce que je pouvais tirer de cet espace sans tricher. Voici mon nouveau terrain d’aventure, ma nouvelle frontière à ne pas dépasser, sinon c’est 135 balles.

Maxence Gallot

Jour 14

Ma façon d’observer les montagnes a changé. Je ne suis plus dans l’urgence de partir à 9 heures tapantes pour prendre la première benne, et glisser bille en tête vers des lignes habituelles. C’est l’éloge de la lenteur. Je me trouve surpris de découvrir des itinéraires dans ces sommets que je croyais connaître. Je passe des heures sur Fatmap, car la technologie est très présente dans mon quotidien de séquestré. Elle est l’un des derniers liens avec l’extérieur, aussi ennuyeux que ça puisse paraître. Ce peut être un couloir que je n’avais pas vu, une autre manière d’aborder la sortie… Quoi qu’il en soit, mon esprit glisse déjà vers l’hiver prochain. Et quand mon cerveau fait des bulles, je file voir le coucher de soleil. Muni de mon autorisation de circuler et de ma liberté éphémère, qu’est-ce que c’est bon.

Maxence Gallot

Jour 15

La musique a toujours eu une place importante dans ma vie de skieur. En ce moment, les basses de la Marshall résonnent à plein régime dans mon appart. Parfois je plains mes voisins, parfois je m’en fous, mon activité cérébrale s’électrifie. Visionner des images de glisse sur la toile galvanise mon corps immobile et stimule mon imaginaire. Entre deux articles “compl’autistes” et quelques théories sur la fin du monde, j’arrive à me frayer un chemin sur les bonnes pages et je me remets à poncer tous les films cultes du freeski, de “Apocalypse Snow” à “Session 1242” et tous les “X Games real ski edits”. La liberté du mind skiing a toute son importance dans un encéphale aussi étriqué que le mien.

Maxence Gallot

Vers l’infini et l’au-delà

Nous avons toujours eu l’impression de dominer le monde, nous voilà bien moins puissants, et bien plus insignifiants. Raymond Depardon avait dépeint l’éloge de l’errance, en ce sens que le temps et le vide pouvaient se côtoyer, à condition d’accepter d’en faire partie. Faire abstraction du passé et du futur et se laisser aller dans l’observation de son environnement. Lâcher prise. Sûrement qu’il y a là une recette à l’ennui. Ne pas se battre contre le temps nous aidera à faire tourner l’horloge plus vite, combler le puzzle de ce vide, trouver les pièces manquantes de cette humanité qui part en vrille. Et alors, quand on devra se réinsérer dans le rythme de la vie, nous aurons les clés pour ouvrir de nouvelles lignes.

Et vous, vous aimez la Chloroquine ?

Maxence Gallot

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