Anne Delestrade : l’intime des oiseaux voltiges

Directrice du Centre de Recherches sur les Écosystèmes d’Altitude (CREA), Anne Delestrade a effectué sa thèse de doctorat sur le chocard à bec jaune – alias Pyrrhocorax graculus. Depuis, elle ne cesse d’arpenter les massifs qui dominent la vallée de Chamonix pour étudier et recenser ce bienveillant compagnon des cimes. Elle a accepté de répondre à quelques questions pour nous présenter ce bel oiseau noir aux reflets brillants qui incarne la vie dans les espaces minéraux et inanimés de la haute montagne.

Quelles sont les origines de cet oiseau ?

Anne D. : À l’époque de l’aire glaciaire, ils étaient déjà là. Ils vivaient dans les mêmes milieux que maintenant, simplement c’était dans des zones qui sont devenues plaines, mais qui étaient plus alpines à l’époque. On a notamment retrouvé des ossements fossiles dans les grottes où on cherche des présences humaines. Il y a même des ossements de chocards qui ont brûlé, donc on pense qu’ils ont dû être mangés. Ce n’est pas très bon à manger. Je parle en connaissance de cause. D’abord, il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent et ce n’est vraiment pas bon. Il y en a un qui a eu une crise cardiaque et je l’ai goûté. Il faut connaître son sujet ! (rire)

Quelles sont ses particularités ?

Anne D. : Déjà, il fait partie d’un famille super marrante, les corvidés, cela comprend les corbeaux, corneilles, pies, geais… Des oiseaux très futés et qui ont pas mal de comportements assez évolués par rapport à d’autres espèces. Ils ont tous une partie de leur vie très sociable, mais le chocard, lui, est sociable toute sa vie. Il vit toute l’année et toute sa vie au sein de grands groupes composés de centaines d’individus. Beaucoup de corvidés, comme les corneilles, restent en groupe quand ils sont jeunes, tant qu’ils ne sont pas reproducteurs, puis ils se mettent en couple et restent sur un territoire. Le chocard, lui, reste avec de nombreux copains du début à la fin de sa vie. Donc il y a beaucoup de signaux, beaucoup de comportements de reconnaissance, d’interactions sociales… Et ça, c’est très intéressant, surtout avec une espèce qui ne vit qu’en haute altitude.

Où les trouve-t-on ?

Anne D. : L’espèce est présente dans tous les massifs montagneux, si l’on peut dire, de l’ancien monde. Elle n’est pas présente sur le continent américain, mais dans tous les grands massifs d’Europe, d’Asie et d’Afrique du Nord.

Quel est son habitat de prédilection ?

Anne D. : Ils ont besoin de pelouse alpine. Ils vivent en espace ouvert, donc au-dessus de la forêt, dans les zones où il y a les pelouses et les falaises. Il faut les deux parce qu’ils nichent et dorment dans les falaises, dans les cavités, et se nourrissent dans les pelouses d’herbes pas trop hautes où ils trouvent des insectes et des baies. Ils mangent un peu de tout, ils ne sont pas sectaires, ça se voit quand ils mangent les sandwichs des touristes ! Cette absence de régime strict participe aussi de leurs capacités d’adaptation. Toutes les espèces qui ont un régime strict ont plus de difficultés à le modifier. Lui, il s’adapte à plein de trucs.

C’est aussi pour ça que c’est une espèce marrante. Elle est hyper opportuniste. Elle a ce comportement social évolué, elle a un régime alimentaire très varié, donc ça ouvre plein de pistes. En plus, ce sont des espèces qui vivent longtemps. Donc quand tu bagues un oiseau, tu le suis généralement longtemps. L’individu que j’ai suivi le plus longtemps, ça a duré 21 ans. Alors tu te dis, le chocard, il connaît son massif. Il sait où il faut passer, le courant est comme ça tel jour, les myrtilles seront mûres là-bas à tel moment…

Ils vivent si vieux ?

Anne D. : En moyenne ils vivent 10 ans car il y a une forte mortalité jeune. Globalement, la moitié des jeunes survit la première année. Et puis après, il y a dix pour cent qui meurent. Donc s’ils passent la première année, ils vivent… Pff. Il y a un renouvellement des adultes de 10-20 %, ce qui est déjà énorme. Quand tu en as 100 de baguer, tu en perds 20. C’est pour ça qu’il faut baguer tout le temps si tu veux les suivre à long terme.

Et sur tes groupes, tu as vu plutôt une baisse ou une augmentation de population ?

Anne D. : C’est difficile à dire car ce sont de grands groupes qui naviguent, mais j’ai plutôt l’impression qu’il y a une baisse ces dernières années et je pense que c’est lié à l’activité humaine, comme la baisse de fréquentation dans les refuges de haute montagne. Sur certains lieux, il y a clairement moins de chocards car moins d’attraction et cela nuit à la production de jeunes. Les adultes vont se débrouiller car ce ne sont pas des oiseaux qui dépendent de l’homme. Leur nourriture est d’origine naturelle. Les déchets humains sont un plus. À l’automne et au printemps, les stations sont fermées, il n’y a pas grand monde et ce n’est pas là-dessus qu’ils peuvent compter. Donc tant qu’on ne met pas des déchets toute l’année quelque part, ça change peu de choses.

Au début de mes études, il y avait des décharges à ciel ouvert dans les environs. Parfois, ils faisaient 30 km pour aller jusqu’à une décharge. Ces endroits où il y a tout le temps de la bouffe, ça a un impact. Cet apport saisonnier a une incidence sur la reproduction et éventuellement la survie des jeunes car ils se nourriront plus facilement. Mais la population de reproducteur n’évolue pas trop. Ça fait plus d’oiseaux, mais tout le monde ne peut se reproduire car ils sont dépendants des capacités de logement. C’est la crise du logement à Chamonix mais là-haut aussi (rire). Des cavités bien à l’abri, profondes, sont en nombre limité. En général, la cavité est toujours défendue par le même couple. Et donc ils doivent attendre qu’un oiseau meure pour le remplacer. Mais sinon, tous les bons trous sont occupés.

Combien y a-t-il chocards dans les massifs qui dominent Chamonix ?

Anne D. : Cela représente environ 350 individus qui tournent autour de la vallée.

Si le partenaire d’un couple meurt, que se passe-t-il ?

Anne D. : Ils sont effectivement fidèles à vie à leur partenaire, mais tant que le partenaire est vivant. Une fois qu’il est mort, ils en prennent un autre. Et ça c’est original aussi. Ils vivent dans des groupes où ils ont plein de possibilités de trouver de meilleurs partenaires, mais ils n’en changent pas. Alors que s’ils ont raté la reproduction, ils pourraient changer. Mais non, ils restent fidèles. Je pense qu’il y a un intérêt à rester avec celui que tu connais le mieux dans des environnements difficiles où les conditions météo sont primordiales. Parce que tu as souvent des années où la reproduction rate à cause du climat et donc rien ne prouve que ça se passerait mieux avec un autre partenaire. En général, c’est le mâle qui garde le nid. Donc si la femelle meurt, le mâle cherche une autre femelle, tandis que si c’est la femelle, elle va chercher un mâle et changer de nid.

Cela nous amène aux types de comportements sociaux, qu’est-ce que tu as pu observer ?

Anne D. : Ils se reconnaissent individuellement aux cris. Il y a un tas de cris différents qui ont des significations. Il y a une défense collective. Il y a un tas de choses collectives, comme de chercher de la nourriture. Donc, il y a d’un côté la chasse aux baies et aux insectes, des prises individuelles où c’est chacun son lot ; d’un autre, la nourriture d’origine humaine qui induit beaucoup plus de compétition entre les individus car ce sont des choses ponctuelles et abondantes qu’ils ne peuvent manger tous ensemble. Ils se battent d’ailleurs beaucoup plus que dans leur milieu naturel. Ça impose beaucoup plus de compétition et de confrontation. Et donc il y a toute une hiérarchie qui se met en place. Par exemple, les mâles sont dominants sur les femelles donc ils approchent en premier sur le pique-nique. En général la femelle attend et les mâles essayent toujours de virer tous les autres. Cela leur prend beaucoup d’énergie et beaucoup de temps. Alors que les femelles peuvent venir toutes ensemble vite fait pour avoir quelque chose. Donc il y a des stratégies d’accès à la nourriture qui sont assez rigolotes à observer.

Ils cachent aussi de la nourriture, ça, c’est un truc qu’on étudie avec des chercheurs britanniques de l’université de Cambridge qui sont spécialistes de la cognition chez les oiseaux. Les chocards ont ce comportement quand ils ont beaucoup de nourriture. Il l’a et ils regardent les autres pour voir s’ils sont observés, auquel cas ils changent de cachette. C’est-à-dire qu’ils ont conscience que l’autre comprend ce qu’ils sont en train de faire, ce qui est énorme. Tous les oiseaux ne font pas ça, ni même tous les animaux, loin de là. Donc la conscience de l’autre, du regard de l’autre, ce que l’autre comprend, c’est un truc déjà super futé. Par contre, on ne sait pas encore s’ils sont capables de retrouver leur cachette.

Comment se définit leur territoire ?

Anne D. : Une fois qu’ils ont choisi, en gros vers deux ans, ils s’installent dans un groupe d’adulte et restent dans cette zone-là toute leur vie. Ils ne vont jamais vraiment aller autre part. Ceux qui vivent dans le massif des aiguilles rouges ne vont jamais dans le massif du mont-Blanc. Il n’y a que ceux de l’aiguille du Midi (massif du Mont-Blanc, NDLR) qui vont faire un aller-retour sur le resto à Plan Praz en hiver (massif des Aiguilles Rouges, NDLR) puis repartir. Mais ce sont les seuls qui traversent entre les deux massifs. L’unique lieu où ils se retrouvent, sur le village du Tour (1 462 mètres, là où les deux massifs se rapprochent, NDLR). Là, tu as un peu tous les groupes du haut de la vallée qui se retrouvent dans les prés aux abords du village.

Et tu as noté une évolution depuis que tu les observes ?

Anne D. : Oui, aujourd’hui, ils vont jusqu’à Argentière sur les balcons des habitations. Au début de mes études, ils ne le faisaient pas du tout. Cela fait 10-15 ans qu’ils vont à Argentière (1 250 mètres). Tu as vraiment des évolutions de comportement en fonction de l’activité humaine. Les gens mettent de plus en plus de trucs sur leur balcon parce qu’ils ont envie de les regarder. Les oiseaux ont compris et maintenant, le phénomène s’amplifie et on en voit sur tout le village. Donc, ils peuvent complètement changer et s’adapter selon ce qu’il y a à disposition. Ils sont très adaptables. Puis c’est futé, ça comprend vite comment trouver une nouvelle ressource et comment l’utiliser.

Concernant l’adaptation, comment font-ils face au changement climatique ?

Anne D. : Ils semblent bien s’adapter. La seule chose évidente que j’ai pu observer, c’est un décalage de la reproduction. D’un point de vue saison, depuis que je les étudie, ils ont avancé leur date de reproduction d’une dizaine de jours. Ils se nourrissent beaucoup de larves aux bords des névés au printemps avant de nicher. Donc, ils sont complètement dépendants de cette fonte, de la date de grosse production de larves, d’insectes. Ça implique un décalage de la reproduction et donc effectivement, on a au moins 10 jours de décalage en 25 ans. C’est beaucoup, mais ça suit l’évolution de leur milieu, des dates de déneigement, de végétation qui démarre plus tôt. Eux, de ce point de vue là, ils arrivent à s’adapter, ce qui n’est pas le cas de toutes les espèces.

Ensuite, pour l’avenir, ce qu’il y a de très marqué au niveau du réchauffement climatique à Chamonix, c’est l’évolution des landes. Tout ce qui est myrtille, rhododendrons grimpe de plus en plus, tandis que la pelouse, l’herbe bien rase dans laquelle ils mangent le plus, perd de la surface. Parce qu’après, c’est très raide le massif du Mont-Blanc, donc tu n’as pas de pelouses jusqu’à 4 000 et ils dépendent quand même de ces pelouses. Certes les myrtilles leur conviennent bien à l’automne, mais je ne pense pas que ça constitue une ressource suffisante. Donc pour le chocard, le changement climatique n’est, je pense, pas un énorme chamboulement. Mais en 2050, quand le changement va être plus fort et que les pelouses alpines vont encore diminuer, on ne peut pas vraiment savoir ce qui va se passer.

Est-ce que le changement climatique entraîne une remontée d’autres oiseaux vers les territoires des chocards ?

Anne D. : La corneille noire monte de plus en plus en altitude. Et quand elles sont en gros groupes de non reproducteurs – l’autre jour, j’en ai vu environ une soixantaine sur le domaine de Balme (environ 2 000 mètres d’altitude, NDLR) – ça fait du monde. On aurait pu croire une bande de chocards, mais non. Si ces bandes de non reproducteurs qui s’adaptent également à la nourriture humaine sont nombreuses, les chocards n’aiment pas. Donc oui il y a une concurrence, et si les chocards ne descendent pas plus en plaine, c’est aussi parce qu’il y a des compétiteurs. Car, comme les pigeons, on les voit beaucoup dans certaines villes pendant l’hiver. En Suisse, on les voit sur les balcons à Martigny (471 mètres) et à Montreux (390 mètres). En France, pas trop, je ne sais pas pourquoi d’ailleurs. Mais je pense que si on ne les voit pas plus sur les pelouses à côté des villes, c’est à cause de la compétition avec d’autres corvidés ou d’autres oiseaux. Car sinon ils peuvent très bien s’adapter à la ville. C’est un peu comme les falaises. C’est le même type de verticalité et ils peuvent voler facilement. Ça leur convient bien.

Concernant son agilité, c’est vraiment un oiseau qui vole particulièrement bien ?

Anne D. : C’est un des plus beau voilier qui existe. Il a une silhouette qui est faite pour voler et il dépense très peu d’énergie pour se déplacer. Ce qui est aussi un point important dans ses spécificités car ça lui permet de faire de grands dénivelés et d’exploiter tout un tas d’endroits dans la même journée. Et ça, c’est aussi une de ses spécificités pour rester dans ce milieu hostile. Le jour où ça ne pas être bon ici, il va aller là. Grâce à ses capacités de vol, il dépense très peu d’énergie et peut exploiter tout un panel de lieux en fonction de l’orientation.

Il n’y a pas d’autres oiseaux qui vivent à cette altitude ? Les aigles ?

Anne D. : Les aigles ne vivent pas tellement haut, ils se baladent haut, mais ils nichent en dessous de mille mètres. Mais ils vont manger plus haut. Ils vont chasser les marmottes dans les pelouses alpines. Mais le nid est toujours plus bas que la zone de chasse afin de ramener la nourriture au nid. Sinon, il y a des petits passereaux qui vivent aussi haut, mais pas toute l’année. À l’année, c’est le seul. En montagne, il va où il veut, au sommet du mont-Blanc. En Himalaya, il a été vu à très haute altitude.

Et l’hiver, comment fait-il ?

Anne D. : Ils ont un super plumage et ils font plein de duvet pour affronter l’hiver. Tous les soirs, il remonte dans les dortoirs et dans les cavités pour se mettre à l’abri. Ils restent en groupe et ils se tiennent chaud. Et, tous les matins, ils descendent. Par exemple, ceux que je suis au village du Tour dorment à 3 000 dans les dortoirs et descendent à 1 500 mètres pour chercher à manger dans le village. Après ils traînent dans les zones ouvertes, dans les champs, à l’abord des falaises. Puis, tous les soirs, ils remontent. C’est grâce à leurs qualités de voiliers, ça ne serait pas possible autrement.

Où nichent les non reproducteurs ? Comment se débrouillent-ils, notamment l’hiver ?

Anne D. : Par définition les non reproducteurs ne nichent pas mais dorment tous ensemble dans des cavités appelées “dortoirs” aussi bien en hiver qu’en été. Alors que les reproducteurs sont dans leur nid en été et en dortoir pendant l’hiver.

 

 

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