Souvenirs géorgiens – partie 2

La suite de la journée, la nôtre, celle des besogneux, se conclut par une descente magistrale. Plus de mille mètres de dénivelé, plusieurs kilomètres de course folle dans une neige de printemps de rêve. Quand la glisse est si légère, si délicate, le moindre appui se transmet immédiatement, sans aucune crainte, sans retenue. Alors on peut lâcher les chevaux, accélérer et le ski devient survol. Instants de lévitation avec Christophe Delaage, vieux complice de Chamonix. L’esprit s’envole au diapason du ski et nos voix s’élèvent, irrésistibles, en des cris de joie. Nous filons ainsi jusqu’au village, traversant clôtures et jardins, évitant d’écraser les délicats massifs d’ombelles pointant leurs pédoncules au-dessus de la surface neigeuse. Nous retrouvons tout le groupe au bas du bourg, les visages sont rayonnants et nous partageons ce moment enchanté en savourant quelques gorgées de thé et une poignée de fruits secs. Quand la neige est si complaisante, le ski est bel et bien un jeu d’enfant.

Antoine JAG

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Lors de la marche de retour, le Mont Kazbek se dessine dans le lointain. Sa proéminence est encore accentuée par la petitesse de ses voisins. Tirant son patronyme occidental du village éponyme de Kazbegi, les Géorgiens le nomment Mkinvartsveri, qui signifie « glacier » ou « montagne de glace », et les Ossètes, Urskhokh, la « montagne blanche ». Petit clin d’œil chamoniard, il a été gravi pour la première fois le 1er juillet 1868 par François Devouassoud et son célèbre client, l’Anglais Douglas William Freshfield, ainsi que deux de ses compatriotes Adolphus Warburton Moore et Charles Comyns Tucker. Un mois plus tard, le guide originaire du hameau des Barrats et ses trois acolytes fouleront l’antécime orientale de l’Elbrouz à 5 621 mètres – soit seulement 21 mètres de moins que la cime occidentale. Cette incartade historique remet les choses en perspective avec nos skis ultra légers, nos habits en matière perspirantes et nos lunettes P4.

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Le lendemain c’est sur l’un des sommets du cratère gigantesque dont le Mont Kazbek est le point culminant que nous portons nos spatules. Après être repassé devant l’église Tsminda Saméba, un grand replat nous mène à un col marqué d’une croix et offrant une très belle vue sur le glacier de Gergeti accroché au mont Kazbek. Le sommet semble à portée de main, mais comme souvent en montagne, les distances sont trompeuses et il nous faudrait sans doute un bivouac avant de pouvoir rejoindre les pentes sommitales. Cela dit, ce n’était pas notre objectif, ce qui est plutôt une bonne nouvelle car ce serait une belle bavante. Nous grimpons de préférence un petit sommet par une pente raide et avec une neige qui ne nous met pas en confiance. C’est un peu piégeux et nous espaçons les distances pour plus de sécurité. Le manteau tient bon et nous atteignons le sommet sans difficulté.

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Devant nous se déploie un long plateau dont le versant contigu à notre voie d’approche déferle sur une immense pente vierge. Tout du long, une interminable corniche en barre l’accès et nous cherchons la faille de cette vague de neige sculptée par le vent. Avec Christophe, nous décidons de la longer sur une centaine de mètres pour en trouver le point faible et accéder à ce magnifique champ de neige. Puis, chacun à notre tour, nous plongeons vers cet horizon de blancheur. La neige est un pur délice et nos courbes s’ouvrent instinctivement. Nous jouons avec les reliefs à pleine vitesse et filons en suspension jusqu’au bas de la première pente ; puis, le temps de vérifier si nos sourires sont bien assortis, nous repartons illico sur un terrain moins incliné et totalement vierge qui nous ramène jusqu’à l’église Tsminda Saméba. Nous déchaussons pour traverser la grande prairie qui borde le sanctuaire, croisons un moine en pleine méditation face aux montagnes, puis posons sac à terre pour profiter du soleil de l’après-midi et de la vue majestueuse en attendant le reste du groupe.

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Il est temps de faire nos adieux à la famille Nazi et de reprendre la route de Gudauri. En chemin, nous passons le long d’une célèbre mosaïque de plusieurs dizaines de mètres dédiée à l’amitié russo-géogienne. Cette fresque monumentale bâtie en arc de cercle au bord de la route est saisissante, autant pour son emplacement à l’aplomb d’un abîme que pour sa composition colorée d’une propagande défraîchie. L’histoire des deux pays se décline de part et d’autre de la fresque tandis qu’un immense personnage féminin trône au centre telle la matrice du communisme soviétique. Cet art naïf n’est pas sans charme et on pourrait se laisser aller à une douce nostalgie du soviet si l’on oubliait la terreur rouge qui a durement touché la Géorgie. Staline, Géorgien né à dans la ville de Gori, n’a en rien épargné les siens dans sa folie dictatoriale.

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De retour à Gudauri, nous passons deux jours à profiter des remontées mécaniques pour accéder à un creuset de pentes vierges. Après avoir franchi un col par la grâce technique, de courtes randonnées nous permettent de rejoindre un grand cirque où les petits sommets abondent. Quelques centaines de mètres de dénivelés offrent de nombreuses possibilités : pentes raides ou douces, couloirs étriqués ou larges champs de neige, chacun peut adapter ses objectifs à sa motivation du jour. Quant aux conditions, le grand ciel bleu reste accroché au Caucase et la neige, en dépit de l’épaisse chaleur, reste de très bonne composition jusqu’en début d’après-midi. Le chemin du retour nous fait passer par un joli vallon longeant un cours d’eau et débouchant sur un petit village qui semble abandonné. Pourtant, si de nombreuses bâtisses sont en ruine et laissées en friche, en y regardant de plus près, un bon quart des maisons sont encore habitées. Un homme en haillons, accompagné d’un chien, traîne des fagots de bois sur un traîneau. Des corbeaux croissent dans les bouleaux qui ombragent un petit cimetière.

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Nous quittons les skis pour nous promener au milieu de ce bourg quasiment en friche et découvrons, au détour de maisons dépenaillées, un lieu de culte fraîchement repeint. Nous y pénétrons par un petit portail en fer forgé et découvrons un havre de douceur à la propreté impeccable. Sous un gros arbre centenaire, une table et des chaises sont disposés pour faire ripaille en compagnie du créateur. Sur le long d’un mur blanchi à la chaux, des icônes abritées sous une alcôve rappellent les visages des premiers saints chrétiens ; tandis que l’image d’une jeune femme agenouillée devant une croix semble rappeler aux fidèles leur devoir de charité – l’aumône pouvant se faire directement dans un grand bocal de verre posé adroitement sur le devant de la scène. Le symbole religieux, immaculé dans ce village en ruine, nous rappelle à quel point la foi des Géorgiens est robuste.

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Il est désormais temps de quitter les montagnes pour regagner Tbilissi. Deux heures de route suffisent à nous ramener au cœur de la capitale. Dans la douceur du printemps, nous sillonnons le labyrinthe des vieux quartiers où les immeubles brinquebalants et les petites places où se retrouvent les joueurs de dominos sont un véritable voyage dans le temps. Bonheur de se perdre, de pénétrer dans les vastes cours séparant les larges bâtiments. Jeux pour enfants, petites tables et chaises pour partager un pique-nique entre riverains, linge séchant aux fenêtres, pétales des amandiers voltigeant dans les airs, échoppes bigarrées, marchants de vin, boulangeries quasi invisibles où le pain s’achète par une petite embrasure à ras du sol, édifices lézardés par les tremblements de terre, femmes pieuses ajustant leur foulard avant de pénétrer dans de minuscules églises, enfants délavant la rue avec un ballon de rugby, paroissiens bénis par la main du pope qui croise leur route… La Géorgie nous laissera un goût délicat, celui d’un pays aux parfums mêlés d’orient et d’occident, serti de montagnes immenses aux possibilités infinies. Un pays chaleureux, aux vins subtils et à la cuisine variée et savoureuse. Un pays étonnamment riche dont les multiples facettes sont infiniment plus précieuses qu’un simple voyage à ski.

 

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