Noshaq : expédition à ski sur le plus haut sommet Afghan

Chez les Helvètes, l’exploration et l’aventure font parties du patrimoine génétique. Les crows Loïs Robatel et Arnaud Cottet ne dérogent pas au génome suisse. En compagnie de leur compatriote et réalisateur Nicolas Bossard, ils ont imaginé une expédition à ski sur le plus haut sommet d’Afghanistan, le Noshaq, 7492 mètres, dans le massif de l’Hindu Kush. Non content de partir en territoire rouge pivoine sur toutes les cartes d’état major, ils ont décidé de rejoindre l’Afghanistan par la route, créant ainsi un parallèle entre leur entreprise et celle d’une expédition de skieurs autrichiens partis en combis VW en 1970. Chemin faisant, ils ont skié différents sommets en Grèce, Turquie et Iran avant de rejoindre Serge Thélin, David Lavie et Nicolas Bossard à la frontière Afghane. Voici en avant première mondiale sur la toile le documentaire retraçant cette aventure, ainsi qu’une interview d’Arnaud et une série de photos légendées par Loïs.

L’interview d’Arnaud Cottet.

BC: Comment est née l’idée d’aller skier le Noshaq ?

Arnaud Cottet: C’est parti d’une rencontre avec le photographe Ruedi Flück qui nous a proposé de partir faire un reportage pour Twin Magazine en 2014 sur l’Afghan Ski Challenge (compétition de ski de randonnée disputée dans la province de Bamyan depuis 2011, NDLR.). C’est là que j’ai rencontré Loïs. On a bien connecté et, au retour, alors qu’on faisait une rando en Suisse, on s’est dit qu’il fallait qu’on retourne en Afghanistan pour essayer de faire ce sommet. Et puis, le soir même, alors qu’on avait discuté de cela toute la journée, on a croisé le réalisateur Nicolas Bossard qu’on avait rencontré en Afghanistan. Il nous a demandé si on était intéressé pour monter une expédition au Noshaq. C’est comme ça que ça a commencé, par hasard.

BC: Et la superposition avec l’épopée des Autrichiens, c’est arrivée comment ?

Arnaud Cottet: On a commencé à faire des recherches, et, en surfant sur le web, je suis tombé sur un article de l’Alpine Ski Journal où il y avait un reportage sur cette expédition autrichienne de 1970. J’ai fait une recherche sur chaque nom des membres de l’expédition et je suis tombé sur Karl Gabl. Je l’ai contacté et j’ai pu le rencontrer deux trois fois chez lui à St Anton. Il est plein d’énergie et vit avec une femme de 35 ans alors qu’il en a 70. Il a tout compris, c’est inspirant (rire). Il est guide et routeur météo pour beaucoup d’expéditions. C’est une sacré personnalité.

BC: Et pourquoi un road trip ?

Arnaud Cottet: Pour Loïs et moi, c’était super important de nous mettre dans les pas des Autrichiens. Karl nous avait raconté son voyage et ça nous a donné envie de voir comment la route avait évolué. On n’avait pas envie d’y aller juste en avion, de faire du ski et de revenir. On voulait créer un peu de lien avec l’espace et le temps. Du coup, on a acheté un bus (les Suisses semblent appeler “bus” une fourgonnette, NDLR), sauf que maintenant, tu as beaucoup d’autoroute. Tu peux faire ça en 10 jours si tu veux. Alors, le reste du temps, on s’est dit qu’on allait faire du ski sur la route, en Grèce, en Turquie et en Iran.

BC: Quels ont été les moments marquants question ski ?

Arnaud Cottet: C’est vraiment la partie du Kurdistan turc. Il n’y a personne, c’est complètement libre, facile d’accès, Tu montes avec ton bus dans un pré et puis tu peux rider où tu veux. C’est tellement simple. Et sinon, on a commencé par le Mont Olympe fin avril, un peu à la va-vite. On a retrouvé notre ami grec, Nikos qui a passé ces dernières années au refuge du Mont Olympe. Il nous a emmené et présenté à tous ses potes, ce qui a valu une belle ascension et une belle session Uzo à la grec. La neige n’était pas terrible, on était un peu tard, mais la vue sur la mer et les foret de pins était incroyable. Pour le Damavand, je l’avais gravi une fois en été. Du coup, je connaissais plus ou moins l’itinéraire. On s’est donc inscrit au club alpin puis on est monté au refuge qui se trouve à environ 4000m. On a été bloqué par la météo un jour dans le refuge, ce qui nous a permis de nous acclimater.

BC: Après l’Iran, vous êtes passé par où ?

Arnaud Cottet: On a tracé, Turkménistan, Ouzbékistan, Tadjikistan… Une fois au Tadjikistan, on a attendu les autres qui nous ont rejoint en avion. On est resté à Douchanbé. On a fait les courses. On a un peu préparé l’entrée en Afghanistan, puis on est parti dans le Pamir tadjik. On longe toute la frontière Afghane du côte tadjik, Ça prend 10-12 h de route en 4×4 avant d’arriver à Khorog, la capitale du Pamir. De là, c’est encore 3-4 h de route pour rejoindre la frontière afghane.

BC: Et ensuite l’Afghanistan, ce doit être assez spécial d’arriver dans ce pays par la route.

Arnaud Cottet: Pendant 100-200 km, tu longes la frontière afghane et tu as toujours cette différence, d’un côté la partie Tadjik communiste avec des infrastructures, une route, vieillissante, mais qui existe et, côté afghan, des maisons en terre cuite. Entre les deux, tu as la rivière Pamir. Ils se connaissent. Ils se voient tous les jours. Il y a des ponts qui sont des points de passage et qui sont ouverts une fois par semaine pour le commerce. Chacun vient vendre des produits de l’autre côté de la frontière. Quand tu arrives là-bas, la différence est impressionnante. Tu traverses une rivière et, d’un coup, tu es dans un autre monde. C’est vraiment bizarre. Ça m’a encore plus choqué que la première fois, quand j’étais arrivé par Kaboul.

BC: Comment ça se passe à la frontière ?

Arnaud Cottet: C’est désert. Il y a deux, trois soldats et puis tu attends. On était les premiers touristes de l’année apparemment. Ils n’ont pas de problème avec les Talibans dans cette province, donc au niveau sécurité c’était cool. Mais bon, tu sens bien que tu es en Afghanistan. Ensuite, on a dû obtenir les permis pour aller dans la vallée de Whakan, faire le sommet et régler tous les problèmes de sécurité. Tu dois aller dire bonjour aux chefs de la police, de l’armée, de la province. Ils te disent que tu seras en sécurité. Ils montrent leurs armes. Et en regardant de plus près, tu te rends compte que la moitié sont cassées.

BC: De là, vous partez pour la vallée de Whakan.

Arnaud Cottet: Oui, après 2 ou 3 heures de routes, on arrive au village de Quasi-deh, point de départ de la vallée pour le Noshaq. Là, on a dormi une nuit chez Malang, le premier afghan à avoir fait le sommet en 2009 avec des guides de Chamonix. Nico Bessard l’avait rencontré en 2013 quand il filmait pour le film Afghan Winter de Fulvio Mariani et Mario Casella. C’est Malang qui s’est occupé d’engager les porteurs.

BC: Ils ont l’habitude ?

Arnaud Cottet: Non, car il n’y a plus d’expédition. On en a trouvé un vieux qui se souvenait avoir porté pour des expéditions autrichiennes, polonaises… Car dans les année 60-70, il y avait plein de monde. Après, ça a été la guerre et, pendant 40 ans plus personne n’est venu. Depuis 2001-2003, ça reprend un peu. Il y a quelques touristes, mais vraiment pas beaucoup. Les porteurs qu’on a eu sont pour la plupart jeunes car à partir de 13-14 ans, ils ne vont plus à l’école. Ces jours de treks étaient presque les jours les plus cool du séjour. Tu passes du temps avec les porteurs et tu peux vraiment nouer des contacts. Ils ont les même fringues qu’avant, simplement ils ont des téléphones portables. C’est rigolo ce contraste.

BC: Comment se passe la répartition des charges ?

Arnaud Cottet: On avait acheté des sacs de riz et on faisait des charges de 23 kilos. On faisait la pesée avec l’aide de Mallang. Et en fait, ça se fait assez facilement parce que c’est hyper hiérarchique. C’est le chef du village qui donne les ordres et personne ne le contredit. Et, s’il y en a un qui se plaint du poids, il est renvoyé. Pareil pour les paiements. Tu donnes tout le cash au chef du village et il s’occupe de payer tout le monde. C’est tellement hiérarchique qu’il n’y a pas de souci. Personne n’ose dire quoi que ce soit.

BC: Une fois au camp de base, comment avez-vous commencé l’acclimatation ?

Arnaud Cottet: L’erreur qu’on a fait, c’est qu’au lieu de nous acclimater tranquillement sur un autre spot, on a commencé par monter directement au camp 1. On s’est dit que comme ça, on amènerait du matos, des bonbonnes de gaz, deux trois trucs. Et si on se sentait mal, on redescendrait rapidement, en 2h au camp de base, et si on était bien, on pourrait passer la nuit. Et puis c’est là, en montant au camp 1 que ça a péter. Ça faisait 4-5 jours qu’on était arrivé au camp de base. Il neigeait beaucoup, 20-30 cm, et ça fondait, puis ça reneigeait. Il y avait beaucoup de variation de température avec du vent. C’étaient vraiment des conditions compliquées. On voyait que ça c’était accumulé, mais on ne voyait pas ce qu’il y avait dessous et, en fait, c’était une belle dalle de glace. Pourtant, c’était vraiment le chemin qui nous paraissait le plus safe, pas très raide… et ça a craqué de partout. Ça nous a un peu calmé.

BC: Tout le monde s’est fait coffrer ?

Arnaud Cottet: Tout le monde à part Serge qui a réussi à l’éviter. Loïs et Nico se sont fait prendre mais sont restés en surface, avec David, on était dedans. Moi, ça m’a mis dans un trou, et quand la deuxième coulée est arrivée, elle m’a fait sortir, mais David a repris de la neige sur le dos. Il était sous 1m50 et quand on l’a sorti au bout de 10 – 12 mn, il était inconscient. On lui a retiré la neige de la bouche et il a respiré. C’était assez chaud quoi, et en Afghanistan, au bout du monde. Tu te pètes un truc, t’es un peu comme un con.

BC: D’après les images, vous avez l’air secoué, comment avez vous repris pied sur la montagne ?

Arnaud Cottet: Le problème, c’est que tout ce qu’il y avait autour était vite assez raide. On est donc d’abord allé passer une nuit plus haut sur un glacier pour essayer de nous réconcilier avec pas mal de choses. Puis on est retourné au camp de base et, avec Loïs et Serge, on a décidé de remonter par un autre itinéraire, un couloir orienté est, en partant tôt le matin, quand la neige est encore dure. On a pris droit dessus jusqu’à une épaule. Mais le problème, c’est que l’épaule faisait 200 mètres de large. Du coup, ça ne change rien, les plaques peuvent partir. On a quand même réussi à aller jusqu’au camp 1 et on a dormi une nuit. Il a neigé toute la nuit et, le lendemain matin, on ne pouvait pas aller au camp 2, c’était trop dangereux. Alors on a décidé de faire demi-tour. On a attendu que ça purge un peu et on est redescendu dans l’après-midi.

BC: Quand avez-vous pris la décision de faire une croix sur le sommet ?

Arnaud Cottet: Au bout de deux semaines, plus ou moins. Et à partir du moment où on a pris cette décision, on a fait des trucs un peu plus cool, on a ridé un peu pour nous avant de rentrer. Le problème c’est que, en l’état, l’accès aux camps 1 et 2 était vraiment impossible. C’étaient des gros dômes de neige accumulés. Il aurait fallu attendre peut-être 10 jours pour que ça tape un peu, en espérant qu’il ne neige pas. Mais on n’avait pas le temps, personne n’avait envie d’attendre 10 jours là-bas, puis de speeder pour essayer de faire absolument le sommet. Personnellement, je crois qu’à la fin, j’étais moins motivé aussi. C’est la première fois que je me faisais vraiment pacté et que j’étais dessous, donc j’étais assez content de repartir. Et puis avec Loïs c’était vraiment tout un voyage, une incroyable expérience de vie et plein de rencontres. On n’avait pas envie que ça se résume à une avalanche qui a duré 10 mn.

BC: Tu aurais envie de tenter à nouveau le sommet ?

Arnaud Cottet: Non, pas vraiment, je ne crois pas (il soupire). J’aime beaucoup skier. Donc, en condition idéale, le Noshaq ça doit être magnifique. La descente est superbe, mais c’est un one shot. C’est trois semaines pour une descente… Il y a d’autres trucs plus cool qui m’attirent. Et puis il y a un aspect culturel aussi. J’aime bien partager avec d’autres gens. Là, t’es un peu dans le trou du cul du monde, tout seul. Je peux trouver ça en Suisse. Là, c’est vraiment une question de sommet, d’esthétique de la montagne, et je ne crois pas que c’est le truc qui me motive le plus.

BC: Et l’Afghanistan ?

Arnaud Cottet: Oui, je pense que j’y retournerai. Mais pour l’instant, c’est un peu compliqué. Pour la montagne, c’est magnifique. C’est un pays vraiment spécial. L’accueil est incroyable. Tu ne l’oublies pas. Mais là, du coup, je suis plutôt tourné sur l’Iran. Je passe beaucoup de temps là-bas. Mais j’y suis allé beaucoup, donc il ne faut pas que ça devienne une espèce de routine. Je suis aussi content de faire d’autres projets. Là, j’ai été en Alaska. Là-bas, ça roule, tout fonctionne. Tu réserves un petit avion il est prêt. Le mec, il dit qu’il vient te chercher tel jour, il vient te chercher. Et puis les montagnes, elles sont incroyables. la neige tient sur 60° de pente. C’est cool aussi.

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