Le fantôme de la lumière

Bruno Compagnet nous entraîne dans l’univers englouti d’un canyon des Dolomites. À travers cette confusion de roches et de végétation, il a suivi aveuglément, mais les yeux grands ouverts, son ami Eric Girardini.

L’hiver sur la neige et le reste de l’année dans l’eau. J’ai bâti ma vie autour de cet élément changeant qui, par bien des aspects, me fait penser à la nature humaine. De calme et doux, il peut se transformer et quelque chose de terriblement puissant et entraîner celui ou celle qui n’aura pas su interpréter les signes ou se sera trompé dans son jugement. Il a ce côté caressant de toujours épouser son support, mais il a aussi cette puissance qui finit par user les roches les plus dures et par briser les barrages les plus solides. Il est cet élément de vie, toujours en changement, toujours en transformation. Il est le mouvement.

Pour toutes ces raisons et imprégné des nombreuses saisons que j’ai traversé, j’aborde ce type de pratique avec beaucoup de ferveur, de respect, mais aussi parfois, de crainte. Alors, quand les conditions sont réunies, j’ai l’impression de pénétrer un temple divin aux dimensions bien plus grandes que ceux construits par homo sapiens.

Bruno Compagnet

À l’est du massif de San Martino se trouve une longue vallée parsemée de canyons. C’est un lieu sublime avec ses pointes de roche qui émergent de forêts d’un vert profond. L’architecture en strates, les balcons colonisés par les pins ainsi que d’impressionnantes falaises de calcaires qui rejoignent la rivière principale créent une ambiance oppressante. C’est un des endroits les plus reculés et aussi les plus sauvages des Dolomites. Eric Girardini a passé une grande partie de sa jeunesse à parcourir ces montagnes, l’été en grimpant et l’hiver skis aux pieds. C’est sur la neige que je l’ai rencontré, à une époque pas si lointaine où le ski hors pistes était interdit dans ces montagnes et passible d’une amende corsée. C’était un refuge pour une bande de skieurs initiés qui virent en quelques années, avec l’avènement des réseaux sociaux et la légalisation de leur pratique, leur terrain de jeux définitivement bousillé.

Aujourd’hui, Eric exerce le métier de guide et, quand j’ai reçu son message (merci les réseaux sociaux !) m’invitant à se joindre à lui pour un canyon long, difficile mais, à son sens, un des plus beaux de la zone, je n’ai pas hésité une seconde.

Dans l’aube naissante, nous suivons la longue couleuvre noire de goudron qui se déroule paresseusement le long de cette paisible vallée que nous descendons. Malgré un mug de mazot estampillé pur arabica, je me réveille doucement en écoutant Éric me parler des couloirs qu’il a skié l’hiver dernier, puis me contant l’histoire de cette rencontre dans un hameau que nous apercevons dans le lointain. Un homme lui avait offert un café et conté sa vie passée ; la guerre, son père assassiné par les Allemands d’une balle dans la tête devant ses yeux d’enfant de 8 ans, le dépeuplement et la solitude…

Le soleil frappe désormais les sommets environnants. Nous nous préparons dans la fraîcheur matinale sur un petit parking à proximité d’un joli pont suspendu. Il fait chaud… La sueur me coule le long de la colonne vertébrale et me rentre dans la raie des fesses. J’ai en permanence une goutte qui se balance au bout du nez au rythme de mes pas. Nous remontons un sentier encombré par la végétation dont une sorte d’herbe à éléphant qui m’arrive à mi-cuisse.

« Ce devrait être par là… »

Eric se penche pour essayer de voir, puis descend de quelques pas. L’entrée dans le canyon s’amorce en tirant des rappels sur le côté sud d’une ravine encombrée de troncs d’arbres et de blocs instables. Le son clair du piton qui pénètre la roche pour renforcer un amarrage naturel peu fiable résonne dans ma tête telle une cloche antédiluvienne.

Bruno Compagnet

Illuminé par la lumière diffuse du soleil levant, le temps passe sans que nous ayons encore attaqué le canyon à proprement parlé. Quand on regarde vers la cime de cet amphithéâtre de roches et de verdure, on a l’impression d’être plongé au cœur d’un monde oublié qui siérait bien à un roman de Jules Verne. L’énergie du lieu est impressionnante. Les forces en présence, qu’elles soient solides ou liquides, pourraient nous anéantir en un clin d’œil. C’est alors que ma vision est accrochée par la spirale gracile d’un couple de papillons. Petits points de couleurs tourbillonnants autour d’une colonne de lumière plongeant vers le grondement des eaux blanches.

Un premier saut facile et un petit rappel ferment la porte d’un éventuel retour. C’est une frontière naturelle et psychologique que nous traversons. Ce genre de canyon, c’est comme prendre du LSD, une fois que tu es engagé, il faut aller au bout. Tu ne peux pas dire : « C’est bon j’arrête. C’était bien, mais là j’en ai marre ». J’observe le clapotis à la surface de l’eau, une dizaine de mètres plus bas. Un saut de cette hauteur, ce n’est pas grand-chose, sauf s’il s’effectue entre deux parois avec une marge d’erreur de deux mètres…

Par endroits, les falaises jusqu’alors faiblement éclairées commencent à recevoir la lumière du soleil, dévoilant des verticalités chaotiques où s’accrochent des arbres et des rochers cyclopéens.
Éric vient d’attaquer le S. C’est d’après lui « le passage » dans lequel le canyon concentre toute la force de l’eau. Il s’agit d’une goulotte en S super glissante et longue de plusieurs mètres où je me fais tarter violemment. Dans le vacarme de l’eau, il faut ensuite s’échapper par la droite pour s’accrocher à un relais dominant un rappel pendulaire d’une trentaine de mètres. La charge émotionnelle est puissante, mais le cadre et la beauté éthérée du lieu et de l’instant me transcendent. Je tape sur l’épaule d’Eric et le remercie.

« Attends de voir la partie basse ! Tu vas te régaler ! »

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