Cuits à blanc

Bienvenue dans la nature sauvage, façon mont Baker – alias Quick-Sman-Ik en langue amérindienne nooksack. Une aventure de Bird et de son ami à plumes, l’emblématique skieur des glaciers de la côte ouest, Jason Hummel. Les voilà enfin réunis pour du ski de plein été.

Nous avons marché dans l’obscurité à travers jungle et, quand j’ai pu voir quelque chose, tout n’était que nature. Des fougères décoraient le sol d’où jaillissaient des torrents vivifiants. La mousse pendait des arbres comme de gros fruits mûrs, la cime des cèdres géants et des conifères effleurait le ciel et les oiseaux chantaient un concert de joie. “Rien à voir avec l’endroit d’où je viens, juste de l’autre côté de colline,” dis-je à Jason, “mais le terrain est beaucoup plus praticable.”

Après plusieurs heures de marche, le soleil a fini par faire jour sur une luxuriante biodiversité totalement différente des forêts de pins et des paysages arides de ma vallée, pourtant à seulement quelques kilomètres à vol d’oiseau.

Jason Hummel

Je suivais aveuglément ce célèbre skieur et photographe de l’État, Jason Hummel, sur l’inhospitalier versant est de mont Baker. Il fait partie de cette bande de cinglés qui skient toute l’année. Cela fait 20 ans qu’il skie tous les mois de l’année. Alors, quand il m’a dit que ça allait être une sacrée journée, j’aurais dû me douter qu’il voulait dire qu’on allait marcher une sacrée trotte.

Mont Baker, un volcan en activité situé à l’extrême nord de la chaîne des Cascades, offre un large versant escarpé avec un accès relativement facile depuis Bellingham. C’est cet accès qu’empruntent la plupart des skieurs et des alpinistes. Mais Hummel avait une idée quelque peu différente et avait visé un passage à travers la nature sauvage de Baker pour gravir et skier le versant le moins fréquenté du volcan.

En sortant de la canopée, juste au moment où le soleil embrasait la montagne, j’ai compris pourquoi il avait choisi cet itinéraire.

Jason Hummel

La montagne trônait, immense, éclipsant les collines alentour. Dressée de toute sa masse solitaire, brillant dans le soleil matinal, l’intensité de sa blancheur amplifiant le vert tout autour, il n’y avait plus qu’à suivre la neige sur nos skis.

Les torrents grondaient, chantant leur fuite en avant, jaillissant des sources glaciaires. Mon regard suivit le relief jusqu’aux chutes de glaces étincelantes, la pente sommitale zébrée de crevasses. Je n’avais jamais imaginé de tels glaciers sur cette montagne. C’était comme un dragon en sommeil. Des bouffées de fumée s’échappaient du cratère tandis que le sommet brillait sur un ciel trop bleu. “La vache, c’est puissant ce coin,” dis-je, regrettant déjà de ne pas avoir emporté le matériel de bivouac pour passer la nuit là.

Mais à partir du moment où on a atteint la neige, c’est comme si on était porté par une transe, glissant sans effort sur nos skis, en bras de chemise sous une petite brise rafraîchissante. C’était si tranquille qu’au moment de faire une pause sur la crête, nous aurions aisément pu entamer une sieste jusqu’au lendemain. Ou peut-être était-ce parce qu’après nous être perdus sur les routes sinueuses, nous n’avions rejoint le début du chemin qu’aux alentours de minuit et que nous avions, de ce fait, très peu dormi.

Jason Hummel

On était vraiment à la cool, avant, soudain, de prendre conscience que le soleil allait quitter la face et qu’on allait skier sans sa grâce au sommet. “Putain mais pourquoi on est si lent ?” Une preuve de plus que je n’avais pas l’ombre du début d’une idée d’où je me trouvais et combien de temps ça allait prendre.

On a farouchement accéléré le rythme. Les pas étaient agressifs et profonds dans une neige trop molle. Apparemment la montagne avait reçu des chutes plus tôt dans la semaine et, sous l’effet du soleil et du vent, la neige était devenue cette mélasse peu engageante.

Jason faisait le boulot, traçant la voie dans ses chaussures de télémark, progressant en souriant, racontant toutes sortes d’anecdotes sur ses folles aventures en montagne, comme de skier tous les glaciers de Washington, ce qu’il est en bonne voie de réaliser.

Tard ! Il était 16 heures quand on atteignit, après déjà 12 heures de marche, le sommet, pas fatigués pour un sou. Étais-je en cannes ou est-ce que c’était l’énergie dégagée par cet environnement ? Le lac de Baker ressemblait à un fjord norvégien tandis que les rivières et les pics acérés des North Cascades s’étendaient au loin.

Michael Bird Shaffer

Nous étions si haut ! Plus haut que toute chose. Les inquiétudes sur ce qui allait advenir s’évanouirent. Pour un moment nous encaissions tant de vert à 360°, et là-bas l’océan s’étendait à l’est et, tout à fait au sud, on pouvait apercevoir le pic Glacier.

Washington mec, c’était facile de le remercier. Je pris le bras de Jason et on exécuta une petite danse sommitale, riant comme des gamins, ainsi que j’aspire à demeurer.

Mais le soleil déclinait. Si nous descendions vers l’ouest, il y aurait bien 6 heures de lumière supplémentaire. Et je pouvais facilement imaginer le couchant de ce côté-ci. Quel spectacle ce devait être. Peut-être l’année prochaine ? Mais cet après-midi-là, on bascula sur la face est et le très peu parcourue Boulder-Park Cleaver.

On chaussa et je fis une petite prière à la montagne, pas pour me rassurer car nous étions tout à fait en confiance, mais pour avoir eu le privilège de skier avec Jason, et aussi parce que mon corps me le permettait et que je me sentais à nouveau uni à l’univers.

Jason Hummel

Planant, glissant vers le bas, la lumière du couchant éclairant juste ce qu’il faut la danse de la neige. Il fallait skier léger, spécialement avec un 172 avec 91 de patin. Mais le orb freebird était vif et stable, appréciant le transfert d’un virage à l’autre, droit sur les 3 000 mètres de dénivelé, soit 2 000 mètres de virages.

On négociait les crevasses avec un petit saut et un cri sauvage, alternant les premiers virages. C’était incroyable. Une fois sur la terre ferme, le territoire des rochers et des arbres, on se prit dans les bras et on salua la montagne. Là-haut, entre le cratère et le sommet brillait un alpenglow dans les derniers rayons de la journée.

Je mis toutefois un certain temps à comprendre que si le soleil était bas, les moustiques allaient commencer leur journée. Ils adorent mon sang et nous avions au moins trois heures de marche en pleine jungle devant nous.

En arrivant à la voiture peu après la tombée de la nuit, nous avions été dans un tel état de tranquillité pendant ces 18 heures que je me suis demandé pourquoi je ne ferais pas ça plus souvent ? Combien de temps ce fichu esprit avait-il été si paisible et mon corps si relâché ?

Du saumon sauvage et du fromage constituèrent mon lot de gratitude à Monsieur Hummel, celui qui avait imaginé tout ça, et sous peu, nous furent tous deux endormis.

Et tandis que je finis d’écrire cette histoire, je me rends compte combien je suis heureux d’avoir pu skier en plein été, accumulant les beaux virages dans un endroit magique et nouant une nouvelle amitié. Je suis impatient des aventures à venir et impatient de connaître les nouveaux projets de Jason, sachant qu’il peut documenter pour le partager avec vous tous.

Amour, Bird

 

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