Solis : et la lumière fut

Dans un univers où la polyvalence est omnipotente, sortir un ski dédié à la pente raide pourrait passer pour une prise de risque vaniteuse. Pourtant, l’élégance de sa ligne et son aspect robuste éveillent curiosité et désir parmi de nombreux skieurs non spécialistes des virages sautés en plein ciel. Rencontre avec Julien Regnier*, architecte de ce drôle d’oiseau, premier ski taillé pour la verticalité.

*Concepteur des skis black crows depuis 2009, Julien Regnier fut jadis champion de ski de bosses et initiateur du freestyle moderne. Tour à tour concepteur de skis et d’évènements freestyle, réalisateur, monteur, cameraman, photographe, Julien est passionné par l’ingénierie du ski.

Black crows : Pourquoi faire un ski spécifique à la pente raide ?

Julien : L’idée était de réaliser un produit robuste et fiable pour la pratique montagne avec très peu de contraintes sur le poids. On voulait un ski destiné aux skieurs de montagne dont l’objectif prioritaire n’est pas le sommet, mais la descente.

Black crows : Un ski de montagne sans contrainte de poids, cela paraît contradictoire…

Julien : On savait que le poids serait une trop grande contrainte pour créer un ski qui marchait bien. Cela dit, on avait tout de même un objectif convenable parce qu’on sait qu’en montagne, la légèreté est un avantage. Mais on voulait aussi un ski qui tienne bien la carre, qui soit robuste et agréable à skier. De là est parti le concept, après avec Bruno (Compagnet, NDLR) et Camille (Jaccoux, NDLR), on a choisi les dimensions pour un ski polyvalent en montagne, soit 100 au patin.

Layla Jean Kerley

Black crows : Qu’est-ce qu’un ski spécifique à la pente raide ?

Julien : On a souvent un souci en pente raide, c’est que le ski a tendance à survirer à cause de l’inclinaison par rapport au plan de glissement. Or, un ski moderne avec une ligne de cote assez prononcée va arquer sous l’effet de l’inclinaison. Donc forcément, quand tu es en montagne avec des pentes à 45-50 degrés, tu as déjà une grosse inclinaison par rapport à ton plan de glissement, mais tu veux faire de la conduite plutôt dérapée, en tout cas avoir un contrôle très fort sur ton dérapage.

Malheureusement, un ski avec un rayon fort va beaucoup s’arquer et se cintrer et ainsi avoir un effet directionnel rapide et persistant. Pour remédier à cela, on a allongé les lignes de côte, essayé de durcir le flex et d’allonger au plus possible les remontées de rocker afin qu’elles soient très douces et n’embarquent pas trop le ski dans le virage. On voulait également un talon bien raide pour ceux qui portent des charges assez lourdes afin qu’il n’y ait pas de perte d’équilibre. C’est tout le shape qui est influencé par cet objectif de virage très stable dans le raide : flex, remontée de rocker et rayon.

Black crows : Comment est né le shape si particulier de ce ski ?

Julien : L’équipe m’a laissé maître de mon dessin et je les remercie car c’est l’un des aspects où on a de bonnes idées mais qui modifient tout. Moi je n’aime pas qu’on soit derrière moi quand je fais mes dessins parce que c’est vraiment un tout et que ça fait 20 ans que j’essaye de comprendre comment faire ce tout. Tu as plein de contraintes quand tu fais un ski donc il faut les comprendre et essayer de les harmoniser. Et quand tu as un avis extérieur, ne serait-ce que sur un détail, ça affecte le reste. À partir du moment où on a posé les bases de ce qu’on veut, moi je fais le dessin et après, tout le processus de test se passe ensemble. On a tous des touchés de neige différents et c’est Bruno qui, au final, en a vraiment l’usage.

Black crows : Et cette spatule carrée, quelle utilité ?

Julien : La spatule c’est le seul domaine de liberté dont tu disposes. Je pense que l’influence de la spatule sur le comportement du ski est marginale, donc tu peux t’accorder un peu de liberté et apporter une touche personnelle. Cela permet d’avoir un objet qui soit unique et j’en suis très fier parce qu’il a vraiment une gueule assez particulière. Il est très élégant et beaucoup de gens le remarquent. Et on n’a pas utilisé de procédés révolutionnaires. C’est un tout, comme ce design noir mat et jaune de Yorgo, mais aussi le placement du logo en haut, les angles, la spatule arrière sur laquelle j’ai beaucoup travaillé… Disons que c’est le design des spatules avant et arrière qui fait l’objet. Mais elles sont aussi en relation avec les remontées de rocker. Je dessine toujours les spatules en fonction des remontées de rocker. Si elles sont rapides ou lentes, tu ne fais pas la même chose.

Julien Regnier

Black crows : Tu as essuyé des critiques sur ce shape ?

Julien : Au début, il y a des gens qui n’aimaient pas du tout la spatule mais je crois que maintenant ça fait plutôt l’unanimité à part quelques endurcis. Mais je me rappelle qu’à l’arrivée des premiers protos en bois, beaucoup de gens au bureau étaient sceptiques. Puis, quand tu vois le ski fini, c’est vraiment joli. Mais il faut un peu se mettre à découvert quand tu fais un tel ski car c’est plus facile de faire une spatule ronde qui fait consensus. Quand tu prends ce genre de risque, il faut vraiment croire en ton idée et être sûr que ça marche.

Black crows : Quelles ont été les difficultés techniques rencontrées avec le solis ?

Julien : La problématique principale avec ce ski, c’est que les skis modernes de montagnes sont beaucoup plus courts qu’avant. Or, comme on a privilégié des remontées de rocker pour la polyvalence en neige variable, les points de contact sont assez courts et le rayon est long. Cela donne un ski assez déroutant à skier sur piste parce qu’il a besoin d’un peu de vitesse pour performer. Comme il est court sous le pied et qu’il tourne long, il peut paraître assez instable. Néanmoins, avec sa construction, et notamment la présence de titanal, la stabilité que tu perds en longueur de carre, je ne vais pas dire que tu la gagnes, mais il donne confiance parce que tu as quelque chose sous le pied. Ce n’est pas une cagette hyper légère. Il a donc une certaine polyvalence, mais c’est sûr que ce n’est pas un ski joueur à rayon court qui sait tout faire. Disons qu’il est très spécialisé et qu’il a forcément des lacunes en polyvalence. Mais il est quand même assez intéressant à skier et finalement on s’y habitue bien sur piste.

Black crows : Et sur le développement, comment s’est passé le processus de fabrication ?

Julien : Le développement a été assez long avec pas mal de tests, mais c’est le procédé classique pour arriver à tes fins. Sur le shape, on est arrivé assez vite à quelque chose de bien ; par contre sur le flex, on a beaucoup essayé. Le ski était trop lourd, ce qui n’était pas acceptable vis-à-vis de la pratique. On a notamment remplacé la carre initiale, trop lourde, par une carre de notre gamme freeride. Et on est arrivé à un bon compromis entre skiabilité et poids.

Mais oui ça a pris du temps parce qu’on voulait vraiment faire un bon ski. Il y avait beaucoup de nouveauté dans l’association de petits détails et il a fallu faire des tests, comprendre ce qui ne va pas, refaire des tests. Au début, on testait avec des fixations de randonnées et, pour moi, ça ne marchait pas. Il fallait que je puisse skier fort. Donc on a tout passé en fixations alpines pour pouvoir skier dessus comme un bourrin et vraiment comprendre le ski. On est ensuite repassé sur fixations de randonnée pour voir si ça continuait à fonctionner.

Ça a aussi été beaucoup d’échanges avec Bruno sur les tests. On s’est bien entendu. À chaque fois on tombait sur les mêmes conclusions. Lui apportait son expertise et son touché de neige. Moi, je n’ai pas le même touché de neige. Je ne skie pas du tout pareil, pas dans les mêmes endroits… Donc c’était très bien d’avoir Bruno associé à la conception pour qu’on puisse confronter nos avis.

Layla Jean Kerley

Black crows : Quelle est l’utilité de ce chevron creusé dans la spatule ?

C’est à la fois le logo, un ancrage pour mettre les peaux et cela permet de fabriquer une luge s’il y a un blessé. Il suffit d’y attacher un piolet ou un bâton et de bricoler quelque chose à l’arrière et on peut facilement créer une luge. Il me semble que c’est Bruno qui voulait un trou pour la luge. Ensuite, c’est moi qui aie placé le chevron et il faut vraiment que ce soit juste. Il s’agit de design industriel et si tu as les mauvais angles au mauvais endroit, c’est tout l’esthétique qui en est modifiée. Et là, je trouve que le ski est vraiment élégant.

Black crows : Quel(s) conseil(s) donnerais-tu aux heureux propriétaires du solis ?

Julien : C’est un ski assez puissant, donc il faut vraiment mettre du bon matos sur ce ski pour qu’il exprime toutes ses qualités. Donc, si on monte des fixations trop souples sur l’arrière, elles auront tendance à vouloir sortir et, finalement, ça ne skie pas bien du tout parce que la fix est toujours en train de bouger. Ce ski retransmet beaucoup d’énergie alors inutile de lui associer des fixations trop flottantes. Il y a une force dans ce ski. C’est un ski hyper spécialisé mais j’ai plein de copains qui veulent l’essayer. Alors je leur dis : mais il n’est pas pour toi. Rien à faire, le gars me répond : “je m’en fout, je veux le skier”.

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