鴉 Masahisa Fukase : dans l’œil du corbeau

Après la présentation des Rencontres de la Photographie de Arles, voici une mise en lumière de Masahisa Fukase, honoré à titre posthume lors du festival. Cette exposition fut l’occasion de présenter en Europe l’un des photographes les plus radicaux et les plus influents de sa génération. Cette rétrospective du photographe Japonais originaire d’Hokkaido s’intitulait “L’incurable égoïste”.

 

« Ce qui m’intéresse, c’est toujours moi. »

Masahisa Fukase

L’incurable égoïste faisait notamment référence à un article écrit par sa seconde épouse, Yoko Wanibe, pour le magazine de photographie japonais Mainichi. Elle y explique que la série de photographies dont elle fut à la fois muse et sujet pour la série Yoko représentait Fukase lui-même :“Nous avons vécu ensemble pendant 10 ans, mais il m’a seulement vu à travers une lentille, je pense que toutes les photos de moi sont véritablement des photos de lui-même.” . Pour elle, il utilisait ses sujets et le monde entier comme une sorte de miroir lui permettant de regarder plus profondément en lui-même. Son travail peut ainsi être perçu comme une réflexion de sa psyché et le symbole de “l’essence de sa propre existence”. Au regard des derniers travaux de Fukase avant sa disparition, se positionnant constamment au premier plan des scènes qu’il photographiait, cette analyse prend encore plus de sens.

 

La solitude ne s’envole jamais.

Masahisa Fukase

Pour Black Crows, filiation oblige – bien que notre lignée spirituelle s’identifie plutôt au Chocard à bec jaune – ce sont ses images de corbeaux et notamment son livre The Solitude of Ravens (la solitude des corbeaux) réalisée entre 1976 et 1982, à la suite de son divorce avec Yoko Wanibe, que nous avons souhaité partager. Noir, sombre, d’une grande intensité, ses images tournent autour du rapport anthropomorphique du corbeau. Surexposées et granuleuses, elles symbolisent son désespoir et la solitude dans laquelle il est plongé. Les oiseaux morts et vivants, seuls ou en nuée deviennent des ombres qui envahissent notre perception. Bien que d’autres sujets interviennent, comme une silhouette s’évanouissant dans une ruelle, un gros plan de chat malveillant, la chair molle d’une masseuse nue ou des fumées d’usine en contre-jour, c’est la présence récurrente des corbeaux qui nous submerge.

 

Oiseau de malheur

Masahisa Fukase

Dans la mythologie japonaise, les corbeaux sont des oiseaux de mauvais augure, c’est sans doute ce qui l’a poussé à transposer son chagrin sur ces oiseaux. “Un jour, alors qu’il revenait en train vers sa terre natale de Hokkaido, l’esprit sans doute sombre” écrivait Yoko, “Fukase est descendu à un arrêt et a commencé à photographier quelque chose qui dans sa culture comme dans d’autres est porteur de mauvaises nouvelles : les corbeaux. Il est devenu obsédé par leur noirceur et leur solitude.” Pendant 10 ans, Fukase a été hanté par les corbeaux, au point d’en tirer un livre désormais considéré comme une œuvre majeure de la photographie*.

Masahisa Fukase

En 1992, cinq ans après la publication de The Solitude of Ravens, Fukase est tombé dans les escaliers de l’un de ses bars préférés à Tokyo. Victime d’un grave accident vasculaire cérébral, il est resté dans le coma pendant 20 ans avant de s’éteindre le 9 juin 2012. Yoko, bien que remariée, allait le voir deux fois par mois à l’hôpital car, disait-elle, “il faisait partie de mon identité”. Celle qui fut le personnage unique de la série Yoko, succession de photos prises chaque matin depuis la fenêtre de leur appartement au moment où elle partait travailler, déclarait : “Il ne pouvait voir sans un appareil photo devant les yeux.”

 

*En 2010, il fut élu “Meilleur livre de photographie de ces 25 dernières années” (1986-2009) par The British Journal of Photography.

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