Point coloré sur fond mouvementé

Des intempéries, un téléski et un ami, Géraud de Laval nous conte une de ces journées où la volonté de braver le mauvais temps est récompensée par une session en apnée. Cela se passe quelque part au-dessus du Léman, dans une station miniature dont les Suisses ont le secret.

“N’oublie pas ton masque mauvais temps.”

C’est le dernier message que je reçois de Romain avant cette journée dans la tourmente. Depuis quelques années, quand on skie à la maison, je suis toujours un peu inquiet de savoir s’il a neigé suffisamment bas. Mais Romain est toujours optimiste : un, parce qu’il est optimiste ; deux, parce qu’il voit le bas depuis sa cuisine.
Quelques messages ont suffi à nous organiser en ce mercredi de mars. Pas de superflu, pas de questions inutiles, je crois qu’on appelle ça la confiance. On aura bien le temps de se parler sur place.

Romain Moracchini

[20:30, 3/12/2019] Romain: Ça s’annonce bon demain. Ski?
[20:40, 3/12/2019] Géraud: Oui j’ai posé ma journée
[20:48, 3/12/2019] Romain: Yes! Premier train?
[20:56, 3/12/2019] Géraud: Ouais à fond!

À chaque fois, c’est la surprise de savoir à quelle gare je le retrouve, mais je ne m’inquiète pas. Je sais qu’il trouvera le moyen de prendre ce premier train, c’est trop important pour lui.
Comme il l’avait prévu, il a neigé bas et on n’y verra rien. Parfait, on sera tranquille. Avec ces conditions, ça n’a pas de prix.
Commence alors une journée en noir et blanc, sans lumière. La neige, le vent et le froid sont bien présents. Et le silence aussi, pas un bruit. De temps à autre, lorsqu’une plaque de glace cachée sous la poudre nous surprend, on entend le crissement de la carre et un juron contre le travail du vent.

Romain Moracchini

La solitude à plusieurs.

Finalement, nous parlons peu. On est séparé de 10 mètres sur le téléski et la météo ne nous incite pas à nous arrêter. Ça pousse à l’introspection. Qu’est-ce qu’on fait là ? Cette poudre est certes unique, mais n’est-ce pas cher payé ? Profitons-en tant qu’on en a, nos enfants auront-ils cette chance ? Et avant que les questions ne deviennent trop sombres, l’arrivée du téléski se profile.
En quelques mots, on se met d’accord sur l’itinéraire et on plonge. Pour mettre fin à l’isolement, on fait des photos. Ça nous oblige à nous arrêter et à discuter de la prise de vue. Et ça permet une occupation supplémentaire sur ce téléski. Romain est perfectionniste. Je suis patient. Ça donne de bons résultats.

Romain Moracchini

On se réfugie dans la forêt. La visibilité est meilleure et la neige n’est pas abîmée par ce putain de vent. On s’en fout plein les narines. Un local tourne seul sur le téléski. Il connaît l’endroit par cœur et ne s’arrête jamais. On croirait qu’il bat un record de dénivelé. Puis, avec le train de midi, quelques locaux et des gamins débarquent. On est maintenant 10 à tourner. Il ne neige plus, mais on voit rarement à plus de 15 mètres. “Riders on the storm” dans la tête, les gamins s’éclatent et s’éclatent. Pour nous, il est l’heure d’aller au chaud pour déguster “la meilleure fondue de la région”. Ça sera servi avec 4 déci de blanc et le chouchen* de la patronne.

Romain Moracchini

Encore quelques rotations dans la combe. C’est moins bon, il y a trop de traces. On fait encore deux photos mais le cœur y est moins. Alors, encore enveloppés de cette ambiance froide et opaque, on se décide à rentrer en passant par la combe des Devants.

Romain Moracchini

Le ski en technicolor

Du haut du téléski, prendre à gauche et s’arrêter à la gare suivante. Une fois arrivé, profiter de l’endroit.
Et comme pour nous remercier d’être venu nous battre contre les éléments, les nuages s’élèvent pour dévoiler le Léman tout entier. Le lac inonde les environs de cette lueur bleue si caractéristique. 50 shades of blue.
La suite n’est que pur plaisir, en appui languette et grandes courbes, sans oublier de profiter du paysage. Il est l’heure de rentrer à la maison. Le masque mauvais temps aura bien servi.

*Boisson alcoolisée obtenue à partir de la fermentation du miel dans l’eau.

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