L’invitation au voyage

Au printemps 2018, dans un véhicule érectile, le long d’une mer translucide, une femme et un homme poursuivent le mirage de terres sauvages. Quand, au détour d’un chemin, le long du rivage, quelques bribes d’un monde insouciant se dérobent à la fraîcheur des rêves.

Au Pays des Parents

J’insiste : « Ça aurait dû être mon pied, pas le tien ». Je rigole, ou peut-être pas. Sa blessure n’est pas si grave, mais quand même. Notre ardeur nous a précipité dans les flots aux abords de Sainte-Maxime, et le fond de la mer est rocailleux, irrégulier, tranchant. « C’était sûrement un tesson de verre. Regarde comme la coupure est nette. »

Felix Olsson

Je reste près d’elle et l’observe se faire un bandage. C’est pas du cinq étoiles. Entreprise plutôt barbare. Elle parle de super-glu pour le fermer. Persuadé qu’il s’agit d’une blague, la suite me prouvera le contraire. « On aurait dû demander des pansements au Pays des Parents. C’est rempli de choses utiles dans ce genre. » Je la regarde, ne comprenant pas tout de suite, puis réalise qu’elle a raison.

Tu es réchauffé maintenant ?

La nuit qui précédait notre départ, nous avons regardé un documentaire parrainé par Patagonia. Elle avait fait remarquer que l’un des protagonistes portait ma veste. « Hé, mais t’as raison ! ». Ah, le zèle. La seconde d’après, je savais ce que je porterai pendant le voyage.

« C’est légal l’herbe en Italie ? » pointant du doigt un assortiment d’opiacés sur le comptoir d’un boui-boui près d’une station-service, quelque part sur la côte italienne. Elle me fait savoir que, selon Google, c’est absolument illégal. Nous commandons deux chocolats chauds, faisant fi de cette orgie de cannabis vendu par le barman. Je ne porte pas ma veste et ça m’attriste.

Felix Olsson

« Je pense qu’on doit être arrivé », dis-je alors que nous avions déjà roulé un bon bout de temps sur le flanc d’une de ces collines, quelque part en Ligurie, à la recherche d’un abri pour la nuit. Il fait plus frais maintenant, je suis heureux d’enfiler ma veste. Comme la suite du voyage va nous le prouver, mon sens de l’orientation ne nous est pas d’un grand secours. Elle n’arrête de me le faire remarquer. Je n’en finis pas de nous mener dans des impasses.

Quelques minutes plus tard, elle prend le contrôle du GPS et nous guide vers un spot digne de ce nom pour la nuit. Elle me regarde, le sourire aux lèvres, tandis que j’enfile couche sur couche avant de grimper dans le lit. « Tu es réchauffé maintenant ? » me demande-t-elle, quand, finalement, je me déshabille.

Étape à Sainte-Maxime

Le sel est partout. Dans nos cheveux, sur notre peau, dans nos yeux. Nous avons laissé Nice derrière nous, et, une fois de plus, nous improvisons. Ne rien planifier. Aucun objectif. Le voyage pour lui-même, c’est là que réside l’étincelle. L’air de rien, elle m’a pris en photo en train d’acheter des légumes quelque part à Cagnes-sur-Mer. Je suis impatient de me familiariser avec cette cuisine portable. Asperge et citron. J’ai étudié la carte depuis un bon moment déjà, et je suis sûr d’avoir trouvé un endroit « sans l’ombre d’une activité ». Elle a soumis ce critère pour trouver des spots où l’on puisse camper sans être délogés (nous avons décidé d’éviter les campings et de privilégier les endroits sauvages). Arrivés sur ce lieu vierge de toute activité, nous découvrons un immense campus universitaire. « OK », dit-elle, en arrêtant le moteur. La carte est à présent entre ses mains. Me taire semble la meilleure chose à faire.

Felix Olsson

« OK… Ouais… Humm… ». Marmonne-t-elle tandis que ses doigts virevoltent sur l’écran de l’iphone pour tracer l’itinéraire. « Super… Et ensuite, on redescendra sur Sainte-Maxime demain matin… » dit-elle sans s’adresser à quelqu’un en particulier, tout en redémarrant le moteur.
Je regarde par la fenêtre et souris.

C’est soit le vent, soit quelqu’un qui force le véhicule

J’ai cuisiné du quinoa avec la cuisine portable. Tout est cool. Près de l’endroit où nous nous sommes pour admirer le panorama, une bande de jeunes français fument et rient. L’instant d’avant, le ciel s’enflammait. Et maintenant, il tourne au rose pâle. Elle me raconte l’histoire d’un type qui comprit qu’il n’était pas celui qu’il croyait être. Je m’assois, écoute et me perds dans le rêve d’une réalité parallèle où, ensemble, nous ne prendrions jamais le chemin du retour. Oups. On referme la porte, ah.

Felix Olsson

« Faites attention si vous allez dans les Calanques, il y a des vols », nous a-t-on mis en garde. Un bon moment s’est écoulé depuis l’installation de notre camp pour la nuit, prenant soin d’orienter la tente pour pouvoir admirer l’océan au petit matin. Elle me demande si je pense qu’il faut fermer la voiture. « Peut-être ? » Les rires de jeunes filles françaises viennent perturber notre sommeil. Pourquoi ont-elles choisi CE spot sur cette route venteuse alors que la présence d’une tente est indéniable ? Finalement, nous replongeons dans le sommeil. Quand soudain, l’alarme de la voiture. « T’as entendu ? » me demande-t-elle, énervée. « J’ai entendu. C’était quoi ? » « Soit le vent, soit quelqu’un qui tente de forcer la voiture ». J’affûte mes oreilles. Le vent est terriblement fort. Finalement, le sommeil a raison de nous. Quelques jours plus tard, elle m’explique que ça ne pouvait pas être le vent. Elle avait entendu des bruits de pas.

J’ai toujours flâné seul dans les rues

Des chaises bleues alignées les unes après les autres. À perte de vue. Nous avons garé la voiture à l’entrée de la Promenade des Anglais et nous retournons dans sa direction après avoir flâné pendant des heures dans Nice. Je songe au fait de flâner, accompagné, dans les rues de Nice. J’ai toujours déambulé seul dans les villes. À deux, c’est bien aussi.

Felix Olsson

Avant de quitter la voiture pour arpenter les rues niçoises, nous nous sommes tous les deux changés. De clochards des plages à sans domicile fixe. Je ne ressemble à rien, mais elle a l’air encore plus punk que moi. Il me faut un cuir et un couteau à cran d’arrêt. Un camion pizza apparaît sur notre chemin, juste au bon moment. Ils nous donnent de l’huile piquante. J’ai un quart de rosé dans mon sac. Et du pain. Et toujours ces chaises bleues alignées les unes après les autres.

« Tu veux cuisiner là où on dormira ce soir » me demande-t-elle (nous n’avons pas encore décidé de l’endroit), « ou sur la plage ? » Elle pointe du doigt les digues artificielles de pierres qui, de la plage, plongent dans l’eau.

Je lui réponds : « Sur la plage », considérant déjà notre arsenal de pestos. Une heure plus tard, le ciel s’ouvre devant nous.

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