Le cœur dru

Felix Olsson est parti en quête de questions essentielles, celles qui taraudent les sentiments humains face au mépris d’un bonheur élancé. Et pour vaincre la mélancolie, rien de telle qu’une quête insensée.

Préface

On a tout le temps des invités à la maison. J’ai la chance d’occuper le plus grand appartement parmi mon groupe de potes et, s’il y a une chose particulièrement chouette avec cet appartement, c’est de pouvoir héberger des amis et de la famille sans empiéter sur le quotidien des autres colocataires.
Un jour, afin de me remercier de l’avoir hébergé, ma mère est allée dans une librairie de Chamonix. Sachant que je suis féru de lecture, elle voulait trouver la perle rare.
Quand la vendeuse est venue lui demander si elle pouvait l’aider, ma mère lui a expliqué que j’avais quitté une grande ville pour venir m’installer dans les montagnes et que j’adorais la vie au grand air. La vendeuse a souri, puis est allée chercher un exemplaire d’Étoiles et Tempêtes de Gaston Rébuffat.
“C’est une lecture indispensable,” a-t-elle dit. “Il va adorer.”
J’étais quelque peu sceptique en recevant mon cadeau. Un vieux bouquin écrit par un guide lambda ? Plein de récits d’ascensions vieilles de 100 ans ?
Pour être gentil avec ma mère, je me suis confortablement installé dans ma chaise préférée sur le balcon. J’ai bu une gorgée de café accompagné par la fraîcheur de l’Arve qui coule à proximité.
“Normalement, je ne devrais pas en avoir pour très longtemps cette fois…” me suis-je dit en ouvrant la première page du livre.
Bientôt, une heure passa.
Puis une autre.
Puis une autre.
Et puis, me voilà à écrire ce texte.

Felix Olsson

Trois jours

“Je ne comprends pas.”
On s’est arrêté pour une petite pause près de la gare d’arrivée du téléphérique de la Flégère. J’observe le vide qui borde le Montenvers de l’autre coté de la vallée.
“C’est incompréhensible. Il a parcouru toute cette distance avec son pote en moins que trois heures.”
Depuis notre point de vue, parcourir une telle distance à pied aujourd’hui prendrait, je ne sais pas, trois jours ?
Tenter de comprendre que cette vallée qui sépare Les Drus du Montenvers fut autrefois couverte de glace ferme est, comme vous pouvez l’imaginer, inimaginable.
“Peut-être que tu devrais, toi aussi, essayer de le faire à pied, hein ?” me dit-on.

Felix Olsson

L’autre coté

Le Montenvers est bondé.
Plein à ras bord.
Des petits chapeaux, des masques chirurgicaux.
Il fait un million de degrés.
“Voilà l’endroit d’où ils sont partis.”
J’embrasse d’un mouvement ce qui n’existe plus, un pont de neige et de glace disparu depuis longtemps. J’essaye de sourire. “Ils ont porté leur sac à dos à partir d’ici et ils sont allés à pied… Jusque-là…” Je pointe l’autre coté.
Nous regardons l’aiguille du Dru, mystérieuse dans le lointain. Quand je regarde en bas vers la Mer de Glace, je me rends compte que leur trajet n’est même plus envisageable aujourd’hui.
Je suis admiratif.
Même si je le voulais, je ne pourrais suivre leurs pas. Dessous, c’est une véritable zone de guerre : rochers, graviers et poussière. Pour traverser, il faudrait franchir l’autre versant de la moraine sous la menace d’incessantes chutes des pierres. Un mur friable sur lequel je ne voudrais pas m’aventurer. Cascades et danger.
Si je voulais suivre leurs traces, il faudrait que je trouve un autre passage. Voilà où nous en sommes.
Des panneaux, des panneaux, des panneaux… 1935, 1970, 1992, 2005… Bientôt, tout aura disparu.
“Mec,” quelqu’un m’appelle, “est-ce que tu te rends compte que la voie qu’ils ont grimpé n’existe même plus aujourd’hui ? Tout s’est effondré. Ce n’est plus que poussière et graviers.”

Felix Olsson

Suffisamment proche

Des fois, il fait si chaud que je n’ai plus envie de rien faire… Absolument rien.
Allons à vélo jusqu’au Tour, qu’ils disent. Ça sera agréable, qu’ils disent.
Je suis prêt à me coucher. C’est la veille. Je ne suis pas enthousiaste.
Je pense au granit et aux glaciers disparus.
On monte au Tour, et retour.
Omelette au fromage.
L’aiguille du Dru, omniprésente.
Je presse mon ami de me donner de l’info sur l’itinéraire, constamment en train de lui envoyer des messages.
Comment rejoindre le pied de la voie ?
C’est une blague ? Suis-je naïf ? Est-ce seulement encore possible aujourd’hui ?
Est-ce que je dois passer par Les Grands Montets ?
Sa première réponse : “Hahaha.”
Puis un encouragement à base de téléphériques et de crampons.
Il semble que passer par le haut des Grands Montets pourrait suffisamment me rapprocher.
Je tape furieusement sur mon clavier. Il est 02.32.
Un million de degrés.

Felix Olsson

Insomnies

“Alors, il faudra que tu escalades Les Drus !” me dit-il quand j’essaye de lui expliquer ma démarche.
“Pas forcément,” je soupire.
“Je ne sais même pas si je veux vraiment suivre leurs pas. Je sais juste que le contraste entre ce qu’ils ont réalisé et ce qui serait possible aujourd’hui me maintient éveillé la nuit.”
Il me regarde, dubitatif.
Bon. Bref. D’accord. Peut-être pas… Il y a des pensées qui me gardent éveillé la nuit, mais c’est plutôt pour elle, pas les montagnes.
Néanmoins, j’y pense chaque fois que je vois le train, ou le sommet. Et je les vois tous les jours.
“J’ai juste envie de comprendre,” maugréé-je. “Qu’est-ce que je fais ?”
Mon ami me considère un moment.
Puis, hausse les épaules.
“Écris cet article.”

Felix Olsson

La face nord

C’est l’été à Chamonix et je vais partout à vélo.
Je viens de recevoir une paire de Birkenstocks, et cela a changé la vie de mes pieds.
“Ouais,” m’écrit-elle. “Chaussures de rêves.”
Je remonte la dernière pente entre le Signal et le Plan de l’Aiguille, espérant avoir un beau point de vue sur la face nord de cette saloperie de montagne.
“Tu sais ? C’est ce que je voulais t’offrir pour ton anniversaire,” m’écrit-elle.
“Des Birkenstocks et des chaussettes Stance.”
Je me souris à moi-même et secoue la tête.
Elle est trop bien pour moi.
J’ai emmené un objectif 200 mm que je pointe vers la face que Gaston et son pote ont grimpé. J’essaye de comprendre.
C’est vrai que le granit qu’ils ont grimpé n’est plus là.
Tout le monde me demande tout le temps pourquoi je veux tellement écrire sur cette ascension. Il n’y a pas d’explication rationnelle. C’est juste une obsession. Juste parce que cela me paraît une jolie idée.
Nous avons, pour la plupart d’entre nous, de la peine à expliquer ce qui nous pousse à faire ce qu’on fait en montagne.
Et pourtant, pour nous tous, cela satisfait quelque chose de spirituel et d’émotionnel.
Si elle était à mes côtés maintenant, elle rirait et ne serait sans doute pas d’accord.
“C’est pas spirituel, mec.”
Mais elle est partie.

Felix Olsson

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