La ligne tendue d’une vie de skieur.

Bruno Compagnet s’inspire d’une classique chamoniarde de début de saison pour évoquer le métier de guide. Beaucoup de navigation en haute montagne pour quelques virages de poudre, quand on aime, on ne compte pas.

Des hommes, une montagne, une expérience…

De fortes personnalités et des caractères bien trempés sont les mots qui me viennent à l’esprit quand je pense à Stéphane, Julien ou François… Mais aussi individualité et originalité parce qu’on a du mal à les faire entrer dans une catégorie ou un moule, ce qui les rend si attachants dans un monde tellement standardisé.

N’importe quel skieur qui a apprivoisé la pente raide ne serait-ce qu’une seule fois ne peut l’ignorer  : le ski inspire un très fort sentiment de liberté et de plaisir évanescent. Il libère autant qu’il aliène. C’est très personnel et addictif. Pour moi, une descente à ski n’est ni un sport ni un art, mais un condensé de vie avec un début, un milieu et une fin. Depuis pas mal d’années à Chamonix, des couloirs comme les Cosmiques, le glacier Rond, le couloir ouest se sont vraiment démocratisés. Quand les conditions sont bonnes, on peut aujourd’hui compter plusieurs dizaines de skieurs attendant leur tour pour skier avec plus ou moins de talents ces classiques qui, si elles se sont banalisées, n’en demeurent pas moins du ski extrême. Les choses changent quand la montagne devient un peu plus hostile et c’est aussi le moment ou l’on retrouve un peu de tranquillité.

Parmi les «  gardiens du temple  », certains sont guides et y amènent leurs clients. Comme nombre d’entre-deux sont des amis, j’ai parfois la chance de me joindre à eux. C’est l’occasion pour moi de découvrir un autre aspect de notre passion où il ne s’agit pas seulement de partir skier avec ses potes, mais d’amener et surtout de ramener des clients. Suivant les conditions, ces journées de ski guidées alternent entre magnifiques descentes en neige fraîche et parcours de ski aventure de haut vol. Le guide doit alors faire appel à toute son expérience pour assurer son client qui, s’il est obligatoirement excellent skieur, serait bien mal en point s’il devait affronter seul toutes les problématiques liées à ce type d’itinéraire.

Balade dominicale

Je passe le portillon de départ du téléphérique de l’aiguille avec un sandwich jambon beurre dans la bouche, un café à emporter dans une main, skis et bâtons dans l’autre, pour rejoindre Julien, Stéphane, Sergey et Sergey junior ainsi que Rob que j’avais croisé la veille dans un bar de la ville. Quant à Layla, pour le moment elle ne dit rien… Cela fait moins d’une demi-heure qu’elle a sauté du lit.

Un bon moins vingt sur l’arrête qui n’est pas équipée. Parfois, c’est tellement génial de se retrouver là-haut sans personne que j’en oublierais le ski. Le vent nous gifle sauvagement en soulevant des nuages de neige fraîche. On entre enfin dans l’hiver et, pour une fois, si j’ai la trique ce n’est pas à cause de Layla.

Dans le ski comme dans la chanson de Jacques Brel, c’est une valse à trois temps qui s’offre encore le temps… Un se rendre sur place, deux vérifier les conditions, trois prendre la décision et en avant la musique. Pendu comme un saucisson, j’essaye de garder l’équilibre sur des cailloux glissants pendant que Casa me mouline au rythme du démêlage de sa 60 mètres. On taille une petite terrasse, puis Fanfan m’envoie toute cette équipe de joyeux drilles. Nous attaquons une poche de neige douce. C’est très bon, probablement les meilleurs virages de ce début d’hiver, mais c’est aussi très sec et les sharks (pierres sous-jacentes, NDLR) ne sont pas loin… Puis s’ensuit un petit passage délicat dans les cailloux. Ça s’ouvre maintenant. Il y a plus de neige. C’est le meilleur ski de la descente. Puis on revient à la réalité en rejoignant le glacier. Bienvenue dans le labyrinthe tridimensionnel des Bossons  ! On doit se faire léger pour évoluer sur ce champ de mines, mais la neige reste agréable. Fanfan se roule une clope pendant que nous ajustons nos crampons. Ça fait déjà un bon moment que le soleil a disparu. La dernière moraine nous a coûté cher en temps et en énergie. Finalement, nous arrivons à la station intermédiaire du Plan de l’Aiguille… Pour entendre que la dernière benne vient de partir.

Le retour sous la lune et dans les bois jusqu’à Chamonix agrémenté des chansons de Julien restera cependant un très bon moment de l’hiver…
Bruno le 9  janvier 2017

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