Au bout de la route

Gabriella Palko, nouvelle venue dans l’escadrille nord-américaine, est une femme dont la soif d’espace et de liberté l’a mené jusqu’à vivre sur un voilier à Valdez, Alaska. Photographe, chroniqueuse, animatrice radio, intervenante d’urgence pour la sécurité civile, sans oublier le ski, à la fois loisir et mode de locomotion ; dans son apparente solitude au bout du monde, Gabriella s’est bâti une vie pleine de rencontres et d’interactions. Confinée sur son bateau, tandis que la pandémie a fait basculer sa solitude dans l’isolement, elle nous raconte comment le virus a bousculé son quotidien et ébranlé sa foi dans l’harmonie du monde. Affairée à participer à un nettoyage d’urgence pour une fuite de fuel sur le terminal de Valdez, elle nous a envoyé ce texte intime et juste.

“Seulement vingt personnes à la fois”, déclare le cabinier, faisant entrer pour la première fois le coronavirus dans mon univers immédiat. Nous sommes début mars sur le domaine d’Alyeska, la pandémie a atteint les États-Unis, mais pas l’Alaska, pour l’instant. Nous montons dans la benne avec beaucoup plus d’espace que d’ordinaire, puis zébrons le domaine sous un grand ciel bleu, affamés du soleil de printemps. Mais jour après jour, les nouvelles se font plus mauvaises. Seattle, l’un de nos principaux ports d’entrée ou de sortie du pays, se prend le virus de plein fouet. De vingt personnes dans la benne, on passe à personne dans la benne. Quelques télésièges tournent encore avant que tout ne ferme complètement.

Il est temps de rentrer à la maison.

Je charge mon camion et entame les sept heures de route. Je m’arrête à Anchorage pour faire le plein de nourriture et de denrées, comme je le fais toujours – un choix bien plus large (et bon marché) que les magasins au bout de la route. La scène est lugubre. Des employés stressés et des rayons vides, pas une boîte de pâtes en vue, sans parler du papier toilette. Mon estomac s’enfonce et la gravité de la situation me saute au visage. J’amasse le nécessaire plus une extra-dose de chocolat et de vin pour nourrir l’esprit, et je reprends la route.

Il n’y a qu’une route pour Valdez. Les magnifiques 300 miles à travers les montagnes Chugach et les immenses glaciers dans l’intérieur des terres, avant de revenir vers les eaux de la Baie du Prince-William. D’ordinaire l’hiver, c’est un trajet solitaire, mais aujourd’hui la route est particulièrement déserte. Il n’y a pas encore de restriction de circulation dans l’État, mais un parfum de cloisonnement flotte dans l’air glacé. Pas de voiture superflue sur la route ce soir. Le ciel s’irise de violet et les sommets rayonnent de rose tandis que je file sur la route gelée, impatiente d’arriver à la maison.

La nuit est tombée. Aucune lumière sur la route et je peux compter sur mes deux doigts les commerces ou les stations d’essence éclairés. Il n’y a que des montagnes, des forêts, la route et les étoiles. Mon trajet préféré au monde a un drôle de goût aujourd’hui. Je dépasse trois camions en trois heures et mon esprit commence à fuser tous azimuts.

Je me demande combien de temps faudra-t-il pour que ça se diffuse ici ? L’État avec la plus faible densité de population de l’Union, soit 1,2 personne au kilomètre carré, nous sommes au pays de la distanciation sociale. Mais cela implique aussi des capacités médicales limitées et souvent lointaines. Rivée à la radio, je commence à ressentir le poids d’un effondrement économique imminent et l’incertitude frénétique qui envahit l’atmosphère globale. Je pleure ceux qui sont déjà partis. Ma gorge se noue quand je pense à mes grands-parents, mes amis plus âgés ou mes gourous pleins de sagesse. Je crains pour mes amis des services médicaux et premiers intervenants, prêts à affronter ce bazar. Mon estomac se serre en pensant à mes courses miniatures, comme si l’incertitude grandissait à mesure que j’approchais du milieu de nulle part. Des larmes brouillent ma vue quand je pense à ma mère et mon frère à l’autre bout du continent, ne sachant quand je les reverrai. C’est un trajet qui peut s’avérer perfide avec la route gelée, les collisions d’animaux sauvages, les bourrasques subites, les températures glaciales et la mauvaise visibilité. Les conditions sont bonnes, tout est calme ce soir. Pourtant, je serre le volant à m’en blanchir la jointure des mains.

Le matin suivant est froid et neigeux à Valdez. Je me hâte vers mon camion pour attraper mes affaires de ski et mon sac de provision et fait rouler le tout le long du ponton jusqu’à mon bateau. J’entame ma troisième année de vie sur un bateau. J’avais déjà passé un an et demi sur le voilier d’un ami avant d’acheter le mien l’automne dernier. Zephir est mon refuge de 7 m 50 en fibre de verre, un antre de confort, un vaisseau de liberté. Cela me permet de vivre simplement, et la vie simple est une libération.

Gabriella Palko

Faisant l’inventaire de tous mes vivres et les compartimentant avec méticulosité dans ma petite cambuse, mon anxiété se dissipe. Une loutre flotte près de ma fenêtre. Je peux l’entendre croquer dans une moule par-dessus les terribles nouvelles de BBC Monde que je finis par éteindre. Je range tout, nettoie et me fonds dans le canapé avec une tasse de café brûlante. J’ai l’impression d’entamer une grosse expédition en solo. De retour dans mon fief, capitaine de mon bateau, les cales pleines, j’ai besoin de retrouver ma clairvoyance, ma force et ma sensibilité qui ont été refoulés par cette peur trouble.

Vivant seule sur un bateau, je suis habituée à passer beaucoup de temps avec moi-même. Je me réjouis de la solitude. Ma mère m’a toujours décrite comme “s’amusant toute seule” ; en fait je ne me suis jamais ennuyée dans la vie. Mais là, c’est différent. Ce n’est plus un choix. Il n’y a plus de bars, plus de cafés, de fiestas, de célébrations, plus de chances d’interagir avec des amis, des voisins, des amoureux, des inconnus. Mais mon inexorable optimisme y voit aussi une grande opportunité d’avoir du temps pour soi sans entraves, de savoir se faire du bien sans compromis, de pouvoir prendre le boulevard de l’autoanalyse ou de jouir de la libération fondamentale de toutes ces obligations et pressions sociales. Et puis, j’ai ce que désire tout marin, du temps pour enfin s’occuper de toutes les petites choses à faire.

Première chose sur la liste, les rideaux. Avec un crépuscule qui tombe aux alentours de 21 heures et pas mal de gens prenant l’air sur les quais pour cause de quarantaine, mes grandes fenêtres ont besoin d’intimité. Tandis que les jours passent, je me surprends à rire, pleurer et danser toute seule plus que d’ordinaire. Et nul n’a besoin de voir ça. Peu disposée à faire un déplacement superflu au magasin, je fouille dans les lazarettes et les boîtes à outils, déniche 1 mètre cinquante de chute de tissu, une ligne de pêche au flétan, des petits clous, du matériel de broderie et je me mets à l’ouvrage. Après quelques heures d’essais et de faux pas, j’ai finalement réussi à assembler les plus beaux rideaux de quarantaine qu’il m’ait été donné de voir. Je ris d’une satisfaction toute MacGyver. Après les avoir tirés, je me sers un joli verre de vin rouge en guise de récompense. J’allume mes bougies, me détends et savoure ma nouvelle intimité. La créativité forcée est l’une des joies de la vie sur un bateau ; on doit faire avec ce qu’on a. Je me sens mieux parée pour le choc.

#restezconfinés est le nouveau mantra mondial. Heureusement, ma maison est mobile et le lendemain, je me réveille avec un port libre après des mois d’emprisonnement glacé. Quelques mots tendres suffisent à démarrer le moteur. Je le sors de son hibernation à travers le port. Port Valdez est un magnifique fjord, un étroit corridor de plusieurs centaines de mètres de profondeur entouré de montagne de plus d’un kilomètre de haut, avec dans le lointain, des sommets de 4 000 mètres et d’immenses glaciers se jetant dans le Golfe d’Alaska. Naviguer me rend euphorique et m’emplit d’une sensation de liberté absolue. Pour quelques heures, nous échappons au poids du monde là-bas et voguons sur les eaux vitreuses avec des baleines rentrant à la maison, des nuées d’oiseaux migrateurs et des bandes de joyeux marsouins. Mon âme est à nouveau à l’endroit.

Gabriella Palko
bye!

J’ai la chance de pouvoir continuer à travailler. J’anime une émission à la radio locale où je lis les nouvelles et le bulletin météo à 120 000 km2 à la ronde. Nous sommes la station de secours régionale et donc un service essentiel. J’ai du mal à me faire au décompte des morts et des malades qui sont venus s’ajouter aux nouvelles que j’annonce. Mais je me sens privilégiée et soulagée de pouvoir à nouveau communiquer et reprendre contact avec mes auditeurs. Aujourd’hui, ils sont ma communauté. Je programme une sélection de musique paisible avant de terminer par un morceau enjoué pour la note dynamique.

Je travaille de six heures du matin à une heure de l’après-midi, horaire parfait pour profiter du dehors, horaire terrifiant pour mon sommeil de chouette. La plupart des parcs, des chemins de randonnée, des plages et des montagnes sont fermés dans le reste des États-Unis, mais ici à Valdez, la nature est à peu près tout ce qu’on a. On n’est cependant pas censé faire du ski et Mère Nature paraît s’y conformer car, ces derniers temps, la neige est épouvantable. Des vents de la puissance d’un ouragan ont soufflé la plupart des jours de poudreuse et cela aide à se tenir tranquille. Ce n’est pas le moment de prendre des risques et de donner du travail superflu à un système de santé déjà bien stressé. Pas de place pour les avalanches et les os cassés, ni pour les accolades ou les bières partagées. Finalement, cet apaisement me va bien.

Dans beaucoup d’endroits, la pluie et la neige sont des évènements météo. À Valdez, le beau temps est un événement météo. Il faut absolument profiter d’un grand ciel bleu dans cette zone humide subarctique. Le soleil brille aujourd’hui alors je charge le camion et part pour Thompson Pass. Cherchant à profiter du dehors plutôt que vraiment skier, je monte en peau jusqu’à un petit promontoire, me creuse un mur de neige contre le vent, dégaine mon livre et me délecte du soleil. “Aucun homme ne devrait traverser la vie sans faire l’expérience saine et ennuyeuse de la solitude en pleine nature, ne pouvant compter que sur lui-même et ainsi découvrir ses véritables forces cachées.” Tout à fait d’accord Kerouac.

Les jours s’allongent et les nouvelles empirent. Mes amis me manquent. Je veux un câlin. Bien que je me considère comme un élément plutôt indépendant de notre espèce, l’homo sapiens est une créature sociale avec des besoins biologiques de connexion, de toucher, de communauté. J’ai des appels vidéo avec ma famille lointaine, je discute avec mes auditeurs et je déconne avec mes voisins de pontons pour combler ce vide.

Tous les jours ne sont pas productifs. Après une journée particulièrement apathique, je m’extirpe du bateau, charge mes skis et traverse la ville pour aller me balader. Les Grateful Dead beuglant dans ma poche, je commence à monter. À chaque pas, mon cerveau se gorge d’endorphine, mes poumons sont emplis de la fraîcheur de la forêt et mon cœur pompe avec amour. À nouveau posée. À nouveau forte. Arrivée au sommet, je m’assieds et regarde le soleil disparaître derrière les montagnes, imprégnant le fjord d’une magnifique et apaisante teinte bleutée. Immobile, silencieuse, calme. Inspire, expire…

Le bleu se fond en noir tandis que je range mes peaux dans le sac avant d’entamer la descente en virages sautés sur une superbe neige solidifiée par le vent. Mes genoux et tout mon squelette vibrent comme des fous. Je glousse de joie tout le long de la descente.

J’ai toujours adoré mes jours passés ici, mais aujourd’hui plus que jamais, je suis pénétrée d’une immense gratitude pour le monde extérieur. Lors des occasionnelles nuits agitées, allongée sur mon lit à questionner le sens de cette quête éperdue d’une vie peu conventionnelle sur l’eau et au cœur des montagnes se dissipent dès que je me lève et regarde (à travers mes rideaux tout neufs) le dehors. Je ne me suis jamais sentie aussi reconnaissante pour le chemin, les obstacles, les sacrifices et les opportunités qui m’ont conduit à être assise sur ce voilier. Tous les jours, je voudrais partager cette paix, cet environnement, cet air frais et la nature sauvage, cet endroit où l’on vagabonde et respire à l’unisson du monde.

Tandis que la machine de la civilisation ralentit, laissant la planète respirer un moment, je prends le temps de réfléchir à la signification profonde d’être en vie. Pour comprendre l’inestimable valeur de notre existence, pour essayer de comprendre où s’égare notre précieuse énergie. J’espère que nous allons collectivement réévaluer notre relation à la nature, mais aussi la manière dont nous traitons les animaux et menons la guerre systémique sur le front de l’environnement. J’espère que l’on va se servir de cette leçon pour collaborer à ce défi global qu’est le changement climatique. J’espère que nous allons redonner du pouvoir au peuple – les travailleurs essentiels, les agriculteurs, les scientifiques, les artistes, les amis, la famille et tous ces voisins qui font tourner le monde. J’espère que cela va nous obliger à analyser en profondeur les vastes blessures sociales que ce virus met à jour et que nous aurons la volonté de chercher à en soigner les causes plutôt que les symptômes. J’espère qu’après cette longue période d’introspection, nous allons tous prendre le chemin de la guérison. Et de la paix. Aujourd’hui, il est temps de se reposer. Alors reposons-nous car il y aura plein de ski et de danse sauvage à rattraper la saison prochaine.

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