Mark Abma : louée soit la beauté du monde

Le skieur canadien a rejoint l’escadrille des crows avec l’ambition de déployer une nouvelle palette de son talent.
Le destin est un drôle d’oiseau, celui qui a fait se rapprocher Mark et Black Crows a emprunté les courants ascendants de la coïncidence. Rembobinons la caméra 16 mm et remontons plus d’une décennie en arrière, quand Mark cherchait à tracer sa voie dans l’âpreté du ski libre professionnel. Il avait alors été hébergé à Whistler par trois compères de la première heure, JP Auclair, Anthony Boronowski, et Julien Regnier. Aujourd’hui, si la disparition de JP nous a laissé orphelins de la rencontre du talent et de la grâce, les deux autres compères de cette maison du bonheur font aujourd’hui partie de l’escadrille des crows. Le destin, certains y croient, d’autres non, mais une chose est sûre, on est sacrément content de l’arrivée de Mark.

BC: Salut Mark, tu viens de terminer la promotion de Ruin and Roses, qu’est-ce que tu gardes comme souvenir de ce tournage ?

Mark:C’est un film très différent, les productions Matchstick avaient le désir de raconter une histoire. Ils ont encore franchi un cap par rapport à ce qu’ils avaient l’habitude de produire et je pense que les gens ont vraiment apprécié. C’est un bon scénario porté par une magnifique cinématographie. Nous avons eu un hiver exceptionnel et, dans ces conditions favorables, tout le monde a été très productif.

BC: Où avez-vous filmé ?

Mark:J’étais un moment aux Arcs puis à Zermatt, soit quelques semaines en Europe, puis deux semaines à Revelstoke avant de monter dans le massif de Tordrillo (en Alaska, NDLR) où nous avons campé sur place pendant deux semaines et demie. C’était excellent !

BC: Revenons sur ton parcours, peux-tu résumer les étapes de ta carrière en tant que skieur professionnel ?

Mark:Oui bien sûr. J’ai grandi à Hemlock Valley, une petite station du massif de Douglas en Colombie Britannique (Canada, NDLR), elle se situe à une heure et demie de Vancouver, du côté opposé à Whistler. Il y avait deux télésièges pour un dénivelé négatif d’un peu plus de 300 mètres. C’est une station super cool, notamment grâce aux nombreux hors-pistes faciles d’accès. J’ai donc commencé très jeune à skier en dehors des jalons et à marcher pour trouver de la neige fraîche. C’est une station peu élevée, et si on y trouve parfois de la bonne poudre, on peut aussi se retrouver sous la pluie. Le point positif, c’est que cela m’a permis d’apprendre à skier dans une multitude de conditions. Je crois avoir attrapé le virus de l’exploration et le besoin de tracer mon propre chemin assez jeune. Hemlock était un lieu génial pour apprendre. À cette époque, je n’utilisais pas de D.V.A ou quoi que ce soit, (rires) mais c’est près des côtes et assez bas en altitude le manteau neigeux est donc assez stable. Le jeune ignorant que j’étais a eu de la chance.

BC: Tu t’es ensuite tourné vers le ski de bosses ?

Mark:Oui, j’ai rejoint l’équipe de bosses de Colombie Britannique. J’ai fait ça pendant 3 ans. Je tentais de m’immiscer au sein du mouvement freeski. Je regardais beaucoup de vidéos et essayais d’apprendre ce que ces gars – qui faisaient progresser le sport – réalisaient. Finalement j’en ai eu ma claque de skier des bosses gelées. J’ai déménagé à Whistler, loué un canapé le temps d’un hiver, (rires) et je suis devenu un vagabond des neiges. J’ai ensuite participé à de petites compétitions de big air, slopestyle et halfpipe. Je travaillais dans un magasin, j’entraînais les clubs et je me suis finalement retrouvé aux qualifications de l’US Open et des X Games. Petit à petit, je me suis hissé au niveau de la concurrence. J’ai couru pendant 3 ou 4 ans en bossant comme une bête. J’ai fini par faire des résultats corrects et j’ai rejoint l’écurie K2.

BC: K2 a été ton premier sponsor ?

Mark:K2 a été mon premier sponsor sérieux, avant ça Fisher m’équipait en skis. Avec K2 c’était la première fois que l’on me poussait dans la bonne direction, c’est-à-dire les vidéos et les compétitions qui valaient la peine. C’est vers cette époque que j’ai rencontré les productions Matchstick. Soit 14 ans si mes souvenirs sont bons.

BC: Tu te souviens comment s’est déroulée cette première rencontre ?

Mark:J’étais aux Powder Awards (le Festival de Cannes du ski nord-américain, organisé par le magazine Powder, NDLR) et pendant la remise des prix, Steve Winter est venu me voir et m’a dit : “Hey, ça te dirait de faire de l’héliski ?”. (Rires). C’était bien sûr un vieux rêve de gosse, ce à quoi j’ai répondu “Ouais, embauchez-moi. Je ferai tout ce que j’ai à faire”. Et voilà, je suis parti pour Bella Coola et j’ai eu de la chance. Matchstick était sur place pour 6 semaines, trois équipes les rejoignant pour deux semaines chacune. La première équipe a vraiment eu la poisse avec les conditions. Je faisais partie de la deuxième avec Shane McConkey, Hugo Harrisson et Ingrid Backström et nous avons eu de la bonne neige et des conditions météo excellentes, on a tous très bien skié et rapporté des images géniales. La troisième équipe n’a pas été beaucoup plus chanceuse que les premiers. J’ai vraiment été veinard de me trouver au bon endroit au bon moment. C’est à partir de ce moment que ma carrière a décollé.

BC: Oui c’est parfois une question de chance…

Mark:Oui absolument, le timing idéal. Se retrouver avec Shane et Hugo c’était super cool. Pour Ingrid aussi c’était l’année de la révélation. Nous étions les petits nouveaux sous la protection de McConkey et Hugo. McConkey nous a ouvert la voie, alors qu’à l’époque il s’était déjà lancé dans le ski BASE. Je le voyais se balancer sur des barres de plus de 200 mètres et je me disais “wow, pourquoi pas”. C’était une expérience assez surréaliste. Tous ces événements ont transformé à jamais ma vision du ski et je n’ai plus jamais participé à une compétition.

BC: Julien Regnier m’a dit que vous partagiez votre chambre avec JP Auclair et Anthony Boronowski à Whistler c’était avant tout cela ? Tu peux nous raconter ?

Mark:Oui c’était avant que je ne m’envole pour Bella Coola. Je connaissais déjà Anthony depuis un bout de temps et en m’invitant à vivre avec lui il m’a vraiment pris sous son aile. Il m’a emmené à Superpark et Parkasaurus comme si j’étais son petit protégé bien qu’il soit plus jeune que moi. Il m’a présenté à Johnny DeCesare des productions Poor Boyz c’est lui qui a été le premier à déceler mon potentiel. Par la suite quand il m’a proposé d’emménager avec ces skieurs et cela s’est également avéré une opportunité considérable. Quand Anthony n’était pas à la maison, je passais du temps avec JP et Julien. Je me souviens très bien de JP m’enseignant patiemment comment construire un beau kicker. Aussi, je commençais tout juste à me familiariser avec les motoneiges et les gars venaient constamment me sortir d’affaire. À cette époque, je ne gagnais pas un rond avec le ski et ils le savaient. Alors s’ils partaient en voyage, ils me laissaient utiliser leurs motoneiges, ce qui était énorme. C’est tout cela qui m’a permis de commencer à filmer pour Poor Boys. Ce fut un sacré coup de pouce.

BC: En important des figures dans des grosses lignes, tu as été l’un des fondateurs du freestyle backcountry, est-ce que tu te considères comme un pionnier ?

Mark:J’ai peut-être été l’un des instigateurs de cette transition, mais je crois que le premier a vraiment été C. R. Johnson. Il y avait un mouvement général dans cette direction et je n’ai été que l’un des rouages. Il y avait une énergie incroyable. Tout le monde construisait des sauts dans la poudreuse et voulait s’impliquer, d’ailleurs même Seth (Morrison, NDLR) envoyait d’énormes backflips sur des reliefs naturels. Pour résumer, je dirais que je faisais partie du mouvement sans en être un leader en particulier.

BC: Parfois ça tient simplement à une image ou un segment vidéo pour se faire un nom dans le monde du ski… Tu as un souvenir de ce type ?

Mark:C’est l’année où je suis parti filmer à Bella Coola pour Yearbook de Matchstick. J’ai enfin eu la chance de montrer ce que je savais faire en backcountry, soit la spécialité qui me correspondait le mieux. C’est à partir de ce moment que je me suis vraiment réalisé à travers ma pratique. C’est aussi cette année-là que j’ai été récompensé en tant que skieur de l’année, ce qui m’a permis de m’imposer sur la scène.

BC: Cette récompense comme meilleur skieur homme en 2005 avec ton segment dans Yearbook, ce fut une réelle surprise ?

Mark:Je crois que j’avais confiance dans mes capacités, ce qui est primordial pour atteindre ses objectifs. Mais me rendre compte que tout à coup, j’étais au niveau des personnes que j’admirais depuis des lustres a été un vrai choc. Honnêtement, c’était un honneur de me retrouver à cette place. Même avec cette récompense, je ne me suis jamais considéré comme le meilleur. J’ai simplement compris que j’avais eu beaucoup de chance cette année-là. Nous avions rencontré de super conditions et j’étais entouré d’une super équipe, un peu comme si les planètes s’étaient alignées en ma faveur.

BC: De Salomon à Black Crows, c’est une histoire à la française, mais cela marque aussi une nouvelle étape dans ta carrière ?

Mark:(Rires) Oui, c’est drôle cette connexion française. En ce qui concerne mon entrée dans l’univers du ski de montagne, j’ai l’impression de simplement commencer mon apprentissage. J’ai fait pas mal de randonnées, mais je n’avais encore jamais franchi le cap des grosses expéditions sur glacier et de descentes raides comme nous l’avons fait cette année en Alaska. C’était une expérience incroyable ; le rythme était beaucoup plus lent et c’est quelque chose que j’ai vraiment apprécié. Quand tu utilises l’hélicoptère, c’est toujours la course, tout coûte extrêmement cher, alors que là, tout à coup, c’est l’exact opposé. Le coût n’a rien à voir et tu te retrouves en fond de vallée. C’est un défi beaucoup plus stimulant. D’une manière générale, remonter une pente te demande 4 à 5 heures et, lorsque tu rentres au camp après une seule descente, tu te sens déjà satisfait, alors qu’avec l’héliski tu n’es jamais rassasié, c’est de la gloutonnerie. Pendant l’ascension, tu accumules beaucoup plus d’information, tu inspectes la stabilité du manteau et c’est aussi un travail d’équipe. Et quand tu arrives au sommet, c’est la cerise sur le gâteau. Réussir une seule descente requiert beaucoup d’énergie et tu es ravie quand la journée touche à sa fin. C’est une expérience épanouissante et tu es comblé. Et puis, de toute façon il faut garder du jus pour le lendemain. C’est fabuleux. Et ça te donne aussi du temps pour réfléchir au sens de la vie ! (Rires)

BC: Tu as skié quels skis pour l’instant ?

Mark:Surtout l’Anima, parce que c’est le ski qui correspond le plus à mon style. Large, double rocker, lignes de côtes tendues… Le modèle idéal pour toutes les conditions. Mais j’ai aussi essayé le nouveau Nocta et, quand je les ai chaussés pour la première fois, ça a été une expérience révolutionnaire. Le cambre inversé m’a permis de glisser en transversal, de passer en position switch en un clin d’œil et, finalement, de regarder mes lignes d’une manière totalement différente. C’est le ski de poudre le plus joueur que j’ai jamais skié. Mais il a besoin de poudreuse et c’est pour cela qu’il a été dessiné. Mais alors la flottaison est incroyable. Il fallait voir comment je rayonnais la première fois que je l’ai essayé.

BC: Tu as la réputation d’un skieur proche de la nature qui roulerait avec du biodiesel, tu peux nous éclairer là-dessus ?

Mark:Oui, mon pick-up roule à l’huile usagée. Il s’agit de l’huile que les gens utilisent pour faire leurs frites ou leur poulet frit. Je collecte l’huile usagée dans les restaurants, puis je rentre à la maison et je la purifie dans mon garage avec un système de filtrage. C’est très simple à faire. Ensuite je la verse dans le second réservoir de mon véhicule. C’est très bon pour le moteur, ça sent bon et c’est 98 % d’émission de CO2 en moins par rapport au diesel. En résumé, c’est gratuit et c’est bien meilleur pour l’environnement. J’ai donc un grand sourire sur le visage quand je passe en mode biodiesel. C’est vraiment top.

BC: Et en ce qui concerne ton restaurant bio ?

Mark:Oui, j’ai un restaurant au cœur d’une ferme à Pemberton, où je réside. Il s’appelle Solfeggio (Solfège, NDLR) et on sert des plats biologiques. Une grande partie de nos produits vient directement du champ qui jouxte la cuisine et s’il y a des restes, cela va aux cochons, aux poules et aux chèvres. Donc c’est vraiment un système complet de recyclage.

BC: Pourquoi Solfeggio ?

Mark:Solfeggio correspond à l’ancienne gamme harmonique. Toutes nos fréquences, ABCDEFG jouent à des fréquences différentes. Pour résumer, ces fréquences sont censées aider votre corps, donc on peut les utiliser en thérapie sonore. C’est fondé sur les mêmes principes. Tout ce qui nous entoure, qu’il s’agisse de lumière ou de son, est composé de fréquences et notre corps résonne à ces sonorités ou ces lumières.

BC: Et concernant ce drôle de dôme géodésique, qu’en est-il ?

Mark:Je l’ai acheté en ligne et je l’ai d’abord installé en forêt, ce qui nous a permis de l’utiliser pour le film Days of my Youth. On l’a installé là pendant trois semaines et c’est vraiment une super structure. C’est facile à transporter, ça se monte en une journée et se démonte en une demi-journée. C’est extrêmement solide, cela résiste à beaucoup de neige et c’est conçu pour pouvoir vivre dedans. Alors, je peux le mettre sur le plateau du pick-up ou le faire héliporter n’importe où. Je l’avais posé dans mon jardin pendant deux ans pour héberger des membres de ma famille, et maintenant je cherche sa prochaine destination.

BC: C’est un peu similaire au festival Burning Man ton cadre de vie…

Mark:(Rires), je n’ai toujours pas mis les pieds au Burning Man. Je devais y aller cette année, mais finalement, je suis allé skier en Argentine. Nous avons le même type de festival en Colombie-Britannique, mais en plus petit. Il y a le même type de public, le même genre de musique et c’est très artistique. C’est le genre d’endroit où tu peux t’ouvrir complètement et où la communication se fait à travers l’art. On s’affranchit de nos sociétés modernes pour devenir ce que bon nous semble. C’est une super expérience. Tu mets les habits que tu veux ou pas d’habits du tout et personne n’est là pour te juger.

BC: Quel est ton programme dans les mois qui viennent ?

Mark:J’ai pas mal de boulot de rénovation à faire. J’ai un bâtiment en location et il y a eu un dégât des eaux. Et puis j’espère pouvoir aller au Bahamas et au Mexique pour faire du kite. J’adore ce sport, la puissance du vent est incroyable. Et puis j’irais au Blanket Glacier Lodge à Revelstoke. C’est un copain qui le régit et je voulais y séjourner de mi-novembre à mi-décembre pour suivre une formation de sécurité en montagne. Alors ce sera rando et cours pour démarrer la saison.

BC: Tu as prévu un voyage à Chamonix ?

Mark:Rien de prévu mais la porte est ouverte. On verra s’il neige. Maintenant, je comprends pourquoi Seth et JP ont passé du temps là-bas, cela semble naturel dans notre évolution de skieur. Cham est un endroit où l’on prend conscience de qui on est. Il faut laisser son ego au placard. C’est plus fort que toi.

BC: Tu es déjà venu ?

Mark:Oui, pas beaucoup, mais j’ai eu la chance d’y skier avec Andreas Fransson et cela reste parmi les meilleures descentes que j’ai jamais faite. Vous savez, l’Aiguille du Midi de haut en bas, les classiques quoi. On a aussi skié depuis Helbronner pour finir à Chamonix. C’était vraiment super parce que j’avais une peur bleue de l’Aiguille et ces quelques jours passés avec Andreas m’ont familiarisé avec ce type de ski. Et, comme je l’ai dit plus tôt, c’est un processus beaucoup plus lent que celui dont j’ai l’habitude en tournage. Quand j’étais avec lui, nous ne partions pas comme des fous de haut en bas. On faisait quelques virages et puis on s’arrêtait pour nous repérer et discuter du meilleur itinéraire. Cela m’a ouvert les yeux. Alors maintenant, avec un peu plus d’expérience, je veux continuer à développer mes connaissances en haute montagne.

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