Souvenirs géorgiens – partie 1

Reportage en Géorgie, destination privilégiée pour le ski d’aventure. Courageux randonneurs et feignasses héliportées s’y côtoient allègrement, mais ici, c’est la lenteur qui guidera la découverte de ce magnifique pays.

Antoine JAG

Dieu merci, l’approche de nouvelles montagnes ne relève pas de la téléportation. Il faut encore se déplacer à travers l’espace pour rejoindre l’objet de sa convoitise. Les transports et les étapes sont autant de cheminements par lequel le skieur et l’alpiniste croiseront des éclats de civilisation avant de se retrouver isolés au-dessus des hommes. N’en déplaise à ceux qui voudraient passer directement de leur pas-de-porte à des pentes lointaines et ainsi restreindre cette contrainte à son strict minimum, il est encore nécessaire – bien que les distances se raccourcissent toujours davantage – de voyager avant de pouvoir chausser. Cette obligation de croiser la route d’autres cultures constitue, à mon sens, l’une des richesses fondamentales de la pratique du ski.

Antoine JAG

C’est ainsi que celles et ceux qui atterriront à Tbilissi, capitale de la Géorgie, auront l’occasion, en franchissant un pas-de-porte, de pénétrer dans l’Orient ancien. Pour cela, il suffit de pousser la porte d’une des nombreuses églises de la ville. Encens, pénombre et chants liturgiques, psaumes rythmant la litanie ; les voix de femmes enveloppant les murs centenaires et les effigies de tous les saints géorgiens… Les offices de l’église apostolique autocéphale orthodoxe sont une expérience fascinante. Le mysticisme jailli de toute part et c’est à se demander si le schisme de 1054, séparant les Églises d’Orient et d’occident, n’a pas coupé la chrétienté latine d’une enchanteresse communion.

Antoine JAG

Entre Tbilissi et les montagnes, les lieux de culte se succèdent. Églises et monastères vieux de dizaines de siècles entourés de murailles marquent les étapes. Dissimulée dans la montagne, la ferveur religieuse s’étend tout au long de la chaîne du Caucase. Églises creusées à même la roche, ermitages servant de refuges aux sommets de cols, croix jalonnant chemins et sentiers… La religion surgit à chaque passage cardinal. Au fond, ce pays est indissociable de sa religion. Troisième nation à avoir adopté le Christianisme comme religion d’État après l’Arménie et l’Éthiopie, l’Orthodoxie y joue un rôle spirituel, mais aussi culturel et politique.

Antoine JAG

Arrivés à Gudauri, petit village transformé en station de ski, nous prenons nos quartiers dans un joli petit hôtel en bord de route et, le lendemain, notre première randonnée nous mène depuis les gorges de la rivière Aragvi au monastère de Lomisa (2 200 mètres). Trois moines veillent sur les lieux, dont le plus âgé est resté en poste 45 ans. Sachant que le chauffage n’a été installé que l’an passé, difficile de mettre en doute sa dévotion. Cette église datant du Xe siècle est perchée au sommet d’un col et symbolise – comme de nombreux lieux saints géorgiens – la résistance face aux envahisseurs. Dans le clair-obscur de l’église, adossée à un pilier, se trouve une grosse chaîne. D’après la légende, une femme aurait monté cette chaîne d’une quarantaine de kilos sur son dos afin de solliciter un miracle. Prodige assurément exaucé au vu d’une telle abnégation. Aujourd’hui, ceux qui le désirent peuvent porter la chaîne sur leur dos, effectuer le tour du pilier dans le sens des aiguilles d’une montre et faire un vœu. Les croyants sont restés de grands enfants.

Depuis le col, le spectacle de l’horizon est fascinant. Des montagnes à 360 degrés et des pentes à n’en plus finir. Pourtant, le skieur doit modérer sa soif de découverte car il fait face à la plus ignominieuse des inventions : une frontière. En l’occurrence, l’horizon septentrional s’arrête devant la région autonome d’Ossétie du Sud qui, comme toutes les frontières, a été couché par le sang. Deux guerres successives en 1992 et 2008 ont mené ce micro-État – reconnu par une poignée de nations proches du Kremlin – à une indépendance sous tutelle russe. Et dire que des milliers de vies ont été sacrifiées pour cette ligne imaginaire.

Antoine JAG

Retenus par la prévenance des moines – qui nous invitent à partager un thé dans leur refuge – nous oublions le temps. Ainsi bercés par la chaleur du poêle et le ronronnement de leur compagnon félin venu tester le confort de nos genoux, les minutes s’égrainent imperceptiblement. Pendant cet intervalle douillet, la neige a eu tout le loisir de chauffer et nos premières traces caucasiennes se font dans une neige de printemps un peu cuite. Gare à ne pas se faire un genou le premier jour.

Antoine JAG

De Gudauri, nous prenons la route de Khasbégui, un gros bourg qui marque le point de départ pour le Mont Kazbek à la frontière russe. Village typique du Caucase avec ses maisons entourées de balcons en logia, ses animaux errants et ses petites rues délabrées grimpant en flèche le long d’un enchevêtrement de constructions baroques. Nous sommes logés à la pension Nazi ; ça ne s’invente pas. Loin de cet encombrant patronyme, la famille est à l’image des Géorgiens, une extrême gentillesse couplée à une bienveillance de tous les instants. Choyés et bien nourris, nous finirions sans doute dodus comme toute la famille si nous prolongions notre séjour trop longtemps.

Antoine JAG

Pour notre première ascension aux abords du Mont Kazbek, le mauvais temps nous incite à skier auprès d’un autre lieu de culte, l’église Tsminda Saméba de Guerguéti, dont l’emplacement, à 2 170 mètres, est d’une beauté à couper le souffle. Image inoubliable que cette église du XIVe siècle se détachant sur les montagnes et de l’accueil de deux moinillons, ravis de voir des étrangers rompre la monotonie de la journée. Nous passons une bonne partie de la matinée à arpenter ce lieu hors du temps avant de continuer notre route aux abords de la voie normale du Mont Kazbek. Les mauvaises conditions nous incitent à rentrer au bercail et, sur le chemin du retour, nous croisons deux alpinistes chargés comme des bêtes de somme et progressant lourdement dans la neige. Ces deux jeunes s’en vont à l’assaut du deuxième plus haut sommet de Géorgie (5 047 mètres). Nous passons notre chemin, emportant cette vision furtive de deux conquérants s’enfonçant dans la tourmente.

Antoine JAG

Les jours suivants, le ciel s’éclaircit et nous pouvons envisager de plus lointaines excursions. Ce sera via le petit village de Guta, à la frontière russe. Notre guide Alexei nous conseille de nous munir de notre passeport si d’aventure des gardes-frontières nous prenaient pour des contrebandiers. Après avoir été déposés par des petits 4×4 devant une route non dégagée, nous chaussons pour rejoindre le village deux kilomètres plus loin. Chemin faisant, nous croisons la carcasse d’un loup, probablement surpris par une coulée de neige. Les canidés sont nombreux dans le pays, à tel point que Gorj, la dénomination persane des Géorgiens, viendrait de gorg, loup, les anciens considérant le Gourdjistan comme la “terre des loups”.

Antoine JAG

Nous arrivons avec le soleil dans ce petit bourg qui semble désert, si ce n’est une charmante gamine qui nous accueille en dansant joyeusement dans la boue et tourne autour de nous avant de disparaître comme par enchantement – puis par l’accueil sympathique d’un groupe de policiers stationnant dans le village. Nous remontons vers un groupe de sommets tandis que se dessine au loin une paroi dont la verticalité rappelle les montagnes de Chamonix. Mais, il y a aussi de nombreuses faces plus douces qui aiguisent la curiosité du skieur. Ce pays est une mine d’or pour la randonnée et l’exploration. Les chasseurs de prime aéroportés l’ont bien compris et il existe déjà de nombreuses bases héliski dans le secteur.

Antoine JAG

Ce jour-là, nous ne sommes pas dérangés par les rotations, mais un autre groupe de Français, venu sur nos conseils le lendemain, aura la désagréable surprise de voir un giravion lui tourner autour pendant la montée. Cependant, à force de bras d’honneur envoyé à l’objet bourdonnant, le pilote – Suisse cela va sans dire – envahit d’un sentiment de culpabilité ou par un soudain esprit de charité, exécutera l’impensable : il viendra se poser à proximité du groupe pour s’excuser de la gêne et leur proposer une dépose en guise de repentance. Et comme la droiture disparaît rapidement devant la facilité – en l’occurrence plusieurs heures d’effort face à un voyage aéroporté de quelques minutes – les bras furent rapidement remis le long du corps et chacun prit place dans le susdit aéronef en vantant les mérites de l’héliski, de la permissivité helvète en matière de dépose et sans doute du charme de la Suisse dans son ensemble. Au diable les principes et la quiétude montagnarde, les skieurs ont souvent tendance à manger leur bonnet quand surgit une telle opportunité.

A suivre…

Antoine JAG

Antoine JAG

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