Pentes printanières à Aoraki

Tom Grant et Ross Hewitt sont partis explorer les Alpes du Sud de Nouvelle-Zélande pour y déceler des joyaux de lignes obliques. Sur les traces d’Abel Tasman et du capitaine Cook, au coeur d’un environnement grandiose, les deux compères britanniques ont découvert des massifs reculés et sauvages où les dimensions flirtent avec les gabarits himalayens.

Pour les chasseurs de pentes de l’hémisphère nord, la Nouvelle-Zélande devrait constituer une cible automnale de premier choix. Pourtant, il semble que peu de skieurs alpinistes font le déplacement. Pour ma part, je n’avais jamais skié dans l’hémisphère sud et si Ross était parti à deux reprises dans les Alpes du Sud néo-zélandaises, c’était pour y grimper. Lors de son dernier passage, voilà une dizaine d’années, il s’était retrouvé à brasser de la poudreuse jusqu’aux oreilles sur le glacier de Linda pour rejoindre la voie normale du Mont Aoraki / Cook. Depuis cet épisode, il s’était juré de ne jamais revenir dans le parc national Aoraki / Cook sans une paire de ski.

Peu après lui avoir confirmé que je serai du voyage, Ross m’a expliqué le plus simplement du monde comment ce massif était le plus venté et la plus humide qu’il ait jamais parcouru, que les accès aux refuges impliquaient d’affronter des moraines surplombantes et assassines, que notre matériel serait anéanti par les marches d’approches à travers une jungle impénétrable et des gravats de moraines hauts comme des immeubles, que les conditions de neige seraient aussi changeantes que sur la côte écossaise et que nous aurions de la chance si nous arrivions à skier 6000 mètres de dénivelé en trois semaines. À la lumière de ces sombres prédictions, notre expédition fut un franc succès.

Mont Aoraki / Cook

Après avoir quitté Chamonix, nous avons entamé un voyage éreintant de 36 heures agrémenté de 12 heures de décalage horaire. Puis, une fois récupéré mes affaires bloquées deux jours quelque part à Dubaï, nous sommes parti en direction du gigantesque mont Aoraki / Cook qui culmine à plus de 3000 mètres au-dessus des vallées alentours. Cette montagne aux proportions himalayennes me fit forte impression et, tout en admirant ses formes avec convoitise, je me demandais quelles conditions de neige nous allions y trouver.

Ross et moi avons rapidement fait équipe avec une équipe américaine expérimentée dont les ambitions et l’approche se rapprochaient de la notre. Après avoir partagé deux rotations d’hélicoptère avec Noah Howell, Beau Fredland, Billy Haas et Adam Fabrikant jusqu’au refuge du Plateau, nous avons fait équipe pour partir à l’assaut des pentes colossales de la face Est du mont Cook. Les 1500 mètres de cette face très rarement skiée constituent l’une des plus gigantesque et des plus majestueuse pente que j’ai jamais parcouru. Quand nous avons entamé l’ascension un peu avant l’aube, j’avais dans le ventre ce mélange familier de crainte et d’appréhension. J’avais été captivé par cette face depuis des mois en regardant des photos et j’étais empressé de percer son mystère.

Après avoir foulé le sommet du mont Cook, nous avons été obligé de désescalader 150 mètres de glace vive et de croûte gelée inskiable avant de pouvoir chausser sur cette pente interminable de 45-50 degrés. La face est du mont Cook, c’est comme deux nord-est des Courtes empilées l’une sur l’autre. L’expérience de ce premier virage sur cette face cristalline en parfaite condition restera comme un souvenir indélébile. Avoir le privilège de skier une ligne d’une telle pureté sur une montagne emblématique justifie le voyage à l’autre bout du monde. Progressivement, la neige devint plus consistante et plus douce. On pût progressivement relâcher la pression et ouvrir nos courbes.

Mont Ellie de Beaumont

Revenu au refuge de Plateau, on quitta les Américains dans le mauvais temps et on accumula des victuailles pour une bonne semaine. Avides de nouvelles aventures et attirés par de grandes faces encore jamais skiées, nous avons loué un petit avion jusqu’au refuge de Tasmin Saddle. Quelques semaines auparavant, nous étions tombé sur une photo Instagram de la magnifique face ouest du mont Élie de Beaumont. En nous renseignant, on apprit qu’une ligne avait récemment été ouverte en snowboard, mais que sa partie droite n’avait encore jamais été ridée.

En plongeant dans la face à vue, puisque nous étions monté par la face est, nous avons trouvé une magnifique neige de printemps. Tout ce dont nous disposions avant de nous lancer dans la face était une photo. Nous avons donc parié que la neige allait accrocher aux dalles et nous avons eu gain de cause. Skier une première en pente raide à l’instinct fut la plus belle des récompenses.

Après la descente, nous avons atterri dans la partie reculée de la jonction des glaciers. D’épais nuages ont enveloppé la montagne tandis que des coulées de neige humide se sont mises à retentir autour de nous. À mesure que nous cherchions notre chemin dans ce dédale, la tension est montée d’un cran. En cherchant notre chemin au milieu des nuages, nous avons fini par rejoindre une arête effilée très esthétique le long de la face est. Finalement, nous avons pu regagner le sanctuaire du refuge où nous avons prît quelques jours de repos pour planifier nos prochains objectifs.

Mont Darwin

Au cours d’un vol au-dessus du Glacier de Tasmin, nous avions remarqué une grande face qui semblait ne jamais avoir été skié. Nous avons décidé d’aller y voir de plus près. Cette pente n’était autre que les 800 mètres de la face sud du Mont Darwin, soit le versant opposé à l’un des itinéraires de randonnée les plus célèbres de cette montagne. Découvrir un nouvel itinéraire, organiser et réaliser la descente, c’est pour cette effervescence de l’aventure que nous étions venus en Nouvelle-Zélande.

Au départ, nous avons tenté de gravir le mont Darwin par le nord afin de plonger en face sud, mais, arrivés à mi-pente, de nombreuses chutes de pierres nous ont obligé à faire demi-tour. Les conditions néo-zélandaises sont parfois difficiles à appréhender et peuvent donner lieu à quelques déconvenues. Il faut être patient sous ces latitudes.

On entama le deuxième round en attaquant directement la face sud par la partie protégée des séracs, ceux-là même qui allaient nous menacer pendant la descente. 20 mètres sous le col, on se retrouva sur 50° de pente inskiable. Incapables de creuser une plateforme pour pouvoir chausser dans cette neige ferme et peu épaisse, on se vacha sur des broches à glace et on fixa nos skis à des sangles pour chausser. Ce fut sans doute l’une des manoeuvres les plus délicates que j’ai jamais eu à effectuer. Rapidement, la neige s’améliora et on pu descendre à l’instinct jusqu’au glacier de Darwin. Trouver le voie la plus sûre au coeur d’une immense face incarne l’essence même du ski de montagne. Et quand la face est grandiose, on ne boude pas son plaisir; une fois sur le glacier nous avons pris le temps d’admirer notre ouvrage en rayonnant de satisfaction.

Le relief des Alpes du sud de Nouvelle-Zélande évolue rapidement et leur attrait pour les montagnards et les skieurs diminue en conséquence. De nombreuses approches vers des refuges jadis praticables à pied doivent désormais se faire en hélicoptère ou en avion pour des raisons de sécurité. Pour un européen en quête de nouveaux horizons, ce pays offre une combinaison de lignes magnifiques et éprouvantes galères. Celles-ci ont mis à l’épreuve nos forces de caractère, mais nous avons trouvé ce que nous cherchions, de grosses lignes et de grandes aventures.

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