La cabane

Bruno Compagnet et Layla Jean Kerley ont tenté de prolonger l’hiver chamoniard en prenant la tangente au-delà du cercle polaire arctique. Raccompagnant leur ami Norvégien Thor Falkanger au cœur de la vallée de Tamok, ils ont découvert une région d’une beauté brute où des jours sans fin coulent indolemment le long d’une cabane en rondins.

Le paysage ne ment pas, c’est notre regard qui l’interprète et le déguise suivant nos états d’âme…

Nous avons traversé une rivière à l’eau aussi noire que le mauvais café de notre dernière halte. En guise de village, un étalage de maisons et de garages qui semblent se regarder avec indifférence de part et d’autre de la route. Le village est indiqué sur la carte et cela suffit à attester de son existence. L’atmosphère d’abandon est complétée par des véhicules hors d’usages, capots ouverts, vieux tracteurs à la peinture délavée et piqués de points de rouilles dont les pneus dégonflés sont à demi enterrés. On devine au loin une masse blanche flanquée d’immenses forêts de bouleau qui cèdent parfois du terrain aux pins selon l’altitude et l’orientation.

Thor monte le volume de la radio comme si Bob Dylan avait composé cette musique pour lui permettre d’apprécier ce moment hors du temps. Le son rugueux de l’harmonica et la voix traînante du poète se marient admirablement avec cette route au macadam défoncé, malmené par l’hiver et les camions militaires. Mais l’on ne peut vivre continuellement dans une chanson. On quitte la route pour suivre un large chemin de terre truffé de nids-de-poule et de flaques sombres dans lesquelles se reflète un soleil transparent. La fin de la piste semble se perdre pour se dissoudre dans la forêt le long de la rivière. Thor tourne à gauche et coupe le moteur devant une belle maison de bois noire et quelques bâtiments agricoles.

À la recherche du temps perdu.

On prend tranquillement possession des lieux. Thor ouvre quelques portes puis allume le feu dans la cuisine. Pas d’électricité, mais qui se soucie de ce genre de détail dans un pays où la nuit semble continuellement hésiter entre l’aube et le crépuscule. Pas d’eau courante non plus, mais un sauna et une rivière qui coule en contrebas… Dès que le sauna est chaud, on y pénètre avec des bières que l’on boit en transpirant et en évoquant les moments plaisants de la journée de ski… Puis, on part se baigner à la rivière et ainsi de suite jusqu’à ce que la faim nous tiraille.

À mesure que les heures passent, le temps perd tout son sens, comme si nos montres et nos iPhone étaient des hérésies en ce lieu qui respire la nature et la liberté. La maison est accueillante sans rien de superflu. La cuisinière à bois parfaitement fonctionnelle et le bûcher bien rempli. Le salon, un lieu très lumineux avec son canapé, quelques peintures qui accrochent le regard et sa cheminée devant laquelle j’allais souvent m’endormir.

Cet hiver à Chamonix, nous avons partagé beaucoup de bons moments avec Layla et Thor. Avec l’arrivée du printemps et après un hiver relativement médiocre, l’envie nous a pris de traquer la neige et la fraîcheur en raccompagnant Thor dans le grand nord. Nous avons pris des allers simples Genève – Tromso pour être libre d’allonger ou d’écourter en fonction de notre feeling.

Ensemble avec les montagnes.

J’aime la neige de printemps. Choper une longue pente lisse, avec juste quelques centimètres de neige douce qui permettent de jouer avec la gravité est devenue une obsession à laquelle nous nous sommes livrés sans retenue. C’est aussi une histoire de timing et d’expérience. Certaines pentes sont fantastiques à skier une demi-heure sur une journée, avant c’est béton et après c’est trop mou… En dehors des simples tâches domestiques dont nous nous acquittons tranquillement, il n’y a pas grand-chose à faire et le monde autour de nous semble plus simple, plus supportable. L’air devient parfois incroyablement lumineux quand les derniers nuages printaniers s’éloignent, poussés par un vent étonnamment doux pour ces latitudes.

Ainsi les journées s’enchaînent pour tisser la trame d’une introspection personnelle à mi-chemin vers nulle part. Aujourd’hui, j’ai rangé tout cela dans un recoin paisible de mon esprit où s’évapore la fatigue, la joie, les désillusions et toute la gamme de sentiments et de sensations qu’une vie sans télécommunication peut nous offrir.

Comment évoquer ce qui ne peut être exprimé par des mots ? Quand, perdu dans ces montagnes enveloppées d’épais nuages et giflé par des vents violents, transits de froid, fatigués et trouvant mille bonnes raisons de faire demi-tour, tu continues à avancer parce que tu n’aimes pas faire les choses à moitié.

Une certaine approche

La grande silhouette de Thor se découpe sur une crête mal définie, ligne de frontière floue, imprécise et toujours fuyante vers laquelle nous progressons enveloppés de brouillard. J’ai de l’affection pour ce mec. Son approche et sa manière de skier dénotent une forte personnalité en dépit de son jeune âge. Son ski est très éloigné des standards actuels du ski porn. Il y a beaucoup de grâce dans sa glisse. Il ne cherche pas la facilité, mais plutôt des sensations. Pieds collés, jeux verticaux et courbes façonnées avec la patience et la précision d’un maître de Kendo. Par ailleurs, Thor est capable d’écouter en boucle les Floyds, les Doors ou Dylan. Des groupes et des vibrations venus eux aussi d’un autre temps et qui ne font que renforcer ma croyance d’une profonde analogie entre glisse et musique.

Derrière un horizon de mer et de montagne, le soleil décline entre deux nuages. Layla s’élance sur une pente de neige fraîche léchée par une douce lumière dorée. Apportant la meilleure réponse possible à mon manque de délicatesse de ces derniers jours, quand je sentais son enthousiasme fléchir face aux conditions défavorables et à notre obstination maladive. Cette jeune femme moderne possède elle aussi une forte connexion avec le passé. Peut-être que les rétro session day initiés par Gary Bigham aux Grands Montets y sont pour quelque chose… Sa formation artistique et ses centres d’intérêt, très éloignés du ski, donnent à sa glisse une touche légère, féminine, qui peut apparaître presque fragile. Ce qui ne l’empêche pas de glisser sur des pentes où l’erreur et la chute sont interdites.

Plus tard, la neige et le froid qui succèdent à la pluie transforment nos Gore-Tex en carapaces craquantes. Il doit être autour de 23 h 30 et notre descente a le goût de la retraite. L’ascension du mont Jiehkkevari (1 833 m) nous a poussés dans nos retranchements. Nous avons rendu les armes après quasiment dix heures de combat dont deux passées dans un trou. Les plaques et les langues de neige font maintenant place aux pierriers chaotiques des moraines sur lesquelles nos pas résonnent comme des chaînes de prisonniers. Fatigué physiquement et mentalement, je rêve d’une bière et d’un sauna. Mais avant de rejoindre la route et la voiture, il nous faut encore traverser des tourbières spongieuses et glacées et une énième forêt de bouleau où, exténués, chacun trace son chemin sans plus se soucier des autres.

L’animal

Au fil des semaines passées dans le mauvais temps, sur toutes sortes de résidus de neiges travaillées par le vent et les variations de température, si loin de notre déesse poudreuse, nous ne sommes plus totalement humains. Évoluant sans bruit au cœur de forêts boréales, tels des animaux des neiges mues par un instinct primaire, nous suivons le cours d’un ruisseau étincelant comme du métal tressé tandis que le vent siffle à travers les arbres et que retenti l’appel solitaire des oiseaux. Car une fois devant ce mur de neige enchâssé entre d’austères parois de roches noires, le long desquelles de formidables dragons blancs glissent et rebondissent dans un bruissement feutré, l’intelligence ne sert plus à rien. Le superflu est resté dans la vallée puisque tout ce qui n’est pas utile peut nuire. L’esprit animal remonte en surface, prenant progressivement possession de notre être. C’est ce genre d’expérience que la pratique poussée du ski de montagne permet de vivre… Quelles que soient les conditions, on en retire toujours quelque chose.

Et pourtant, par moments, nous ne voyons que perfection sur ces montagnes isolées… Le vent souffle, le ciel se dégage pour donner à nouveau naissance à une lumière pleine de joie et d’espoir. Instant miraculeux et éphémère dont on ne peut profiter pleinement, accaparés par le besoin de produire des images.

Rêve éveillé.

Le renard s’est approché tranquillement et sa présence m’a fait du bien. Je l’ai observé avec une réelle attention, jusqu’à percevoir clairement l’énergie magique propre à ceux de son espèce.
Comme il reste là et qu’il semble attendre quelque chose, j’essaye d’entrer en contact avec ce digne représentant des contes et légendes shamaniques.

« Tu y connais quelque chose toi au ski et aux skieurs ? »

« Deux, trois petits trucs peut être… Mais depuis les premiers temps où il n’était qu’un moyen de déplacement pour les chasseurs et les éleveurs des peuples des neiges… De l’eau a coulé dans les fjords mon ami. »

« La free rando c’est juste un truc marketing ? Une catégorie de plus dans les skis test des mags ? »

« Aujourd’hui, le ski est surtout un sport de compétition, et même ceux qui vont en montagne gardent un œil sur le chrono… Depuis l’ère de la Go pro, le grand public a été habitué à des stimulants visuels de plus en plus puissants. Regarde le freestyle, le backcountry, regarde comment certains se sont engouffrés dans la pente raide… C’est peut-être une certaine sagesse qui t’amène à apprécier plus simplement la montagne et à rechercher des pentes plus douces en bonne neige. Bien que cela ne t’apporte pas autant de like qu’en risquant ta vie dans des pentes qui ne sont pas en conditions… Où alors il te faudrait voler, c’est moins dur pour les genoux, tous les vieux corbeaux savent ça… Dans la prétendue culture du ski actuel, accro aux frissons et à la performance, qui va s’intéresser à tes histoires de personnes qui vont en montagne pour le plaisir d’être ensemble et de glisser harmonieusement ? »

Après le national day

La neige fondait de plus en plus et il ne restait que quelques résidus blanchâtres que la douceur de l’air finissait par faire disparaître.

La plupart du temps, on ne fait rien sinon offrir notre visage au soleil et laisser la félicité nous gagner. Je regarde cette nature se décomposer puis renaître de sa pourriture. Le sol boueux et fertile dégage une forte odeur de printemps. L’atmosphère est imprégnée de notre bonheur d’avoir encore survécu à un hiver. Comme après une nuit de fête et de débauche, lorsque le jour arrive trop tôt, il nous faut maintenant redescendre sur terre, rentrer chez nous et revenir parmi les nôtres. Thor va bientôt reprendre son marteau et remonter sur les toits. Quant à Layla et moi, c’est retour dans la vallée de Chamonix.
Nous roulons silencieusement sur la route qui nous ramène vers Tromso. On a nettoyé et fermé la cabane. Si tu as déjà quitté un lieu chargé de bonheur, sans aucune garantie d’y revenir un jour, alors tu comprendras mieux nos sentiments.

En fin de compte

Je voulais remercier ici Bente et Peter pour leur gentillesse et leur accueil. Sans leur soutien, je ne sais pas si on aurait pu pousser aussi loin notre délire en montagne. Avoir un vrai refuge, un nid douillet où venir se reposer, se chauffer, se sécher et reprendre des forces fut la clef de ce voyage. J’ai coutume de dire que la base des relations humaines commence souvent autour d’une table… Merci à vous deux.
Bruno Chamonix septembre 2016

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