À la dérive

La route vers les vagues, le soleil, la douceur de vivre, les morues, les églises, la foi et les couleurs lusitaniennes. Bruno et Layla se sont éloignés des montagnes, jusqu’à ce qu’il n’y ai plus que la mer face à eux.

 

Pour de nombreux surfeurs, le Portugal demeure une destination de premier choix. Un pays qui a vu naître pas mal de grands navigateurs et d’explorateurs intrépides. Des paysages bucoliques s’arrêtent brusquement devant des plages sauvages au détour de pistes boueuses qui traversent un labyrinthe de champs où choux-fleurs et poireaux prospèrent sous l’œil indifférent des aigrettes. Bienvenue au pays du fado et de la morue pour un vagabondage automnal au plus près de la nature.

Layla Jean Kerley

L’idéal aurait été d’avoir un camping-car, mais l’idéal c’est un peu comme la ligne d’horizon, un truc qui a tendance à se dérober. Fin septembre, on s’est posé la question entre un billet d’avion pour l’Amérique du Sud ou charger ma vielle Panda de tout un tas de bordel et de partir surfer en Europe en descendant vers le sud via le Pays Basque et la Galice.

Une tente Ferrino, deux duvets et un vieux réchaud gaz, une 6.8 sur les barres de toit et un stop a la frontière Espagnole pour se remettre à l’eau en douceur en bénéficiant des conseils de Franky, mon vieux pote qui gère une école de surf à Hendaye. Puis, sur ses conseils, une descente directe vers Péniche, l’épicentre du surf Portugais.

La veille du départ, on s’est mis une cuite monumentale à Guétary, magnifique village de pêche que j’évitais depuis pas mal d’années à cause d’une certaine gentrification. Ce fut une bonne surprise de croiser Manu qui tenait la Cantina à Chamonix et qui avait passé l’été à prendre des vagues à Parlenentia et à bosser au restaurant Hétéroclito. Et puis, avec les filles, on a commencé à vraiment picoler, je me souviens à peine avoir croisé Yorgo, notre directeur artistique… Layla a vomi au retour, mais c’est elle qui a conduit. Je n’ai pas pris la peine de me déshabiller.

Des châteaux en Espagne

Peu après avoir passé la frontière, on s’est arrêté dans une station-service où on a acheté une bouteille de cidre pour contrer la violente gueule de bois qui nous tenait compagnie depuis le matin.

Layla Jean Kerley

Les kilomètres passent au rythme de ce que la radio Espagnole considère comme de la musique. Dans le lointain, le soleil décline sur d’immenses plaines qui ont succédé aux douces collines du Pays Basque. Dans ce paysage aride de part et d’autre de l’autovia, il ne reste guère pour me distraire que des stations-service et des hôtels borgnes collés à des clubs (ce sont des bordels) aux enseignes criantes.

La Chine

Je suis en train d’engueuler Layla qui fait un refus d’obstacle devant de magnifiques petits pics qui déroulent droite et gauche pour la simple raison qu’une armada de surfeurs les a pris d’assaut. On est arrivé vers 2 heures du matin et on s’est couché une heure plus tard. Autrement dit, les maigres heures de sommeil me mettent à fleur de peau et ne motivent pas ma moitié à se jeter à l’eau au milieu de ce qui ressemble à un documentaire animalier sur les pingouins.

En repartant vers la voiture pour enfiler ma combi et waxer ma planche, je lui suggère de se trouver un billet d’avion et de rentrer à Chamonix parce que le monde dans les vagues est devenu une triste réalité. Et que c’est une chose à accepter si l’on veut glisser. J’ajouterais que derrière mon air cool et ma barbe de mec de la montagne se cache parfois un sacré connard.

Layla Jean Kerley

Finalement on est parti ensemble à l’eau est on a quand même réussi à avoir quelques vagues en évitant les planches, les débutants et les mecs en SUP, le tout sous les hurlements de profs de surf encourageant et prodiguant des conseils à leurs élèves dans un anglais aux résonances portugaises.

En fin de matinée, nous retournons à la voiture, heureux et confiants dans l’avenir. Les vagues ont lavé ma colère et redonné le sourire à Layla. Je lui dis que comme pour le ski, on va s’adapter, ça fait partie du truc. Demain, au lieu d’arriver aux heures de pointe, on se lèvera à l’aube. On pourra aussi partir explorer la côte pour chercher des plages moins fréquentées. Affamés, nous filons en ville déguster de la morue et des patates bouillies qui baignent dans 2 bons centimètres d’huile d’olive.

Un dur apprentissage

Depuis les années soixante, le surf est sorti de la marginalité pour devenir un sport branché parmi les autres. Et cela devient vite insupportable parce que tout le monde veut sa part du gâteau. Les vagues sont connues et surfées régulièrement par de plus en plus de monde et je peux comprendre le ressentiment des locaux. Mais n’y a rien à faire à part s’adapter et rester positif. Sinon autant jeter l’éponge.

Cela fait plus d’une vingtaine d’années que j’essaie de prendre des vagues avec une passion et une volonté inébranlables. Depuis le temps, j’ai complètement intégré le fait que je sortirais parfois de l’eau frustré et démotivé… La faute à une vague, au courant, au monde ou à l’attitude d’un bon surfeur avec un petit pois à la place du cerveau… Mais je l’accepte parce que j’arrive parfois à choper une vague que je surfe tel un pou sur un vilain oignon en 6.6, et qui me transporte de bonheur. Ce sentiment, je le garde en moi quand je sors de l’eau et je peux m’en souvenir des années après. J’aime éperdument le côté dur et pur de cet apprentissage où l’achat d’une planche de luxe ne te fera pas mieux surfer et où, au final, seul ton engagement dans la pratique permet de progresser.

Au cours de ce voyage, j’ai vu Layla évoluer dans l’eau. Au début, j’ai cru qu’elle le faisait pour être avec moi, par amour et je pensais qu’elle n’y arriverait pas. Puis je l’ai observé batailler au ligne up, ramer, se décaler pour être plus tranquille. Après une mauvaise nuit sous tente, au lever du jour, enfiler sa combinaison humide et puante et rentrer dans l’eau par un matin d’automne frisquet.

Layla Jean Kerley

Je l’ai vu se faire bastonner et j’étais un peu inquiet mais trop absorbé par ma quête de plaisir égoïste pour rester près d’elle. Le souvenir désagréable de son vissage couvert de sang sur une plage perdue des Canaries pour finir aux urgences à Lanzarote la veille de prendre l’avion demeure vif… Et puis, par un petit matin, après une jolie vague que j’avais surfé du pic à la plage, alors que je me retournais pour la chercher du regard et savoir si elle m’avait vue, j’ai entendu sa voix joyeuse tout près de moi :
« Je suis là ! »
Elle avait pris là même vague et m’avait suivi… Là, j’ai su que c’était gagné.
Deux mois de vagabondage à dormir sous la tente, à lire, à boire du café le matin et du vin le soir. Notre peau s’est tannée, nos muscles se sont adaptés…

Layla Jean Kerley

Quelques jours avant de prendre le chemin du retour nous avons enfin trouvé la plage de rêve où nous avons partagé, seuls, une super session.
Depuis nos dernières descentes à l’Aiguille, je ressens l’appel de l’océan, celui de la route.

 

Articles associés


Un piolet dans la poche


GEXticulations au Petit Muveran


Du plat pays au Pic Lénine