Projet Nocta Deuxième épisode : Nuits sauvages

Bruno Compagnet et Layla Jean Kerley, accompagnés par Flo Bastien et Julien Casagrande ont tourné le deuxième volet du Nocta Project à travers les ténèbres de la Vallée de Chamonix. Dans ces lieux apprivoisés de jour, l’obscurité jette un voile de mystère et de brume, révélant l’autre face du monde : la nuit épaisse, oppressante, chargée de bestialité nocturne.

Je regarde les étincelles du feu s’envoler dans la nuit. Un instant, j’ai cru qu’elles iraient rejoindre les étoiles qui scintillent dans le ciel au-dessus de notre clairière. Mais elles finissent par s’éteindre, se transformant en particules de poussière invisible. Certaines finiront peut-être par devenir des noyaux de surfusion autour desquelles l’humidité viendra créer des flocons de neige. J’essaie en vain de me souvenir de certains passages du livre des transformations tout en avalant une généreuse goulée de whisky. Je sens le liquide ambré couler le long de ma gorge et me réchauffer le ventre. Je passe la bouteille à Layla. Julien nous a rejoints et Flo ne devrait pas tarder. La bande sera alors au complet pour cette longue nuit qui s’annonce.
Nous nous déplaçons dans un monde silencieux empli de bruit. Souffle puissant de l’effort, son feutré et quasiment imperceptible de nos skis glissants sur la neige accumulée ces dernières heures et qui demeure d’une incroyable fraîcheur… Parfois aussi, le bruit du vent dans les branches des arbres. Évidemment personne ne parle, personne n’en éprouve le besoin. La communication s’établit autrement au sein de la meute. Encore quelques diagonales à tirer au milieu de cette zone de combat avant que la forêt ne s’évase pour laisser la place à la pelouse alpine. Nous allons bientôt inverser le sens du déplacement, c’est le moment où nous arrêtons de lutter avec la gravité pour jouer avec elle.
Rapidement, nous arrachons les peaux de nos skis. Nos bâtons pointent des ouvertures et des lignes de fuite. Le terrain qui se révèle dans le faisceau de nos lampes est joueur et varié. L’excitation monte doucement dans le groupe.
Puis on s’élance. En quelques virages, le rythme est donné. Rapide, fluide, la cadence augmente au diapason de notre chaleur corporelle. Dans la forêt, à travers la neige qui vole et explose tout autour, l’adrénaline et l’instinct se sont emparés de nous. C’est quelque chose qui va bien au-delà du ski. C’est un rituel qui plonge ses racines dans la nuit des temps, quand les chamans du grand nord et des forêts sibériennes imaginèrent ce mode de déplacement pour chasser, se battre et survivre à l’hiver. De nos jours, au cœur de la nuit, nous continuons à pratiquer cette danse sacrée au milieu d’un tourbillon de flocons. Sans doute est-ce pour guérir, ne serait que pour quelques heures, du monde moderne.

Bruno Compagnet

 

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