Les vertiges de la liberté

Est-il raisonnable de tout quitter pour partir vivre en montagne ? Et une fois parti, ne risque-t-on pas de se laisser envoûter par la nonchalance du plaisir des cimes ? S’interrogeant sur cette vie insouciante dans laquelle il s’est embarqué, Felix Olsson est allé à la rencontre d’autres qui, comme lui, ont fait le choix de quitter la normalité pour embrasser une existence aussi incertaine que voluptueuse.

Les gens me demandent souvent depuis combien de temps je vis à Chamonix. La réponse la plus spontanée est un an et demi, mais en réalité, c’est une décision qui a murie six mois. J’ai d’abord fait une saison et je suis reparti à l’arrivée du printemps. J’ai emménagé dans un super appartement à Stockholm et me suis dégotté un super boulot. Tout était parfait et pourtant les mois ont commencé à passer les uns après les autres sans que je ne décore mon nouvel appartement ni que je m’investisse dans la vie de Stockholm.

Tout ce que je faisais c’était 1) travailler mon français 2) regarder des films de ski et de snow sur Youtube. Il y avait un truc qui clochait. Il fallait que quelque chose se passe. Je devais retourner à Chamonix. C’était un moment charnière.

Je me rappelle avoir prévenu mes parents de ma décision – il fallait que je renonce à mon appartement et à mon boulot pour un mode de vie plus simple dans les Alpes françaises. J’ai de la chance. Mes parents m’ont soutenus. Je pense qu’ils ont vu dans mon regard la réalité de mon désir.

De retour à Chamonix, j’ai éprouvé une tranquillité d’esprit que je ne connaissais pas – il n’y avait plus de doute dans mon esprit sur le fait que j’étais au bon endroit… Mais ça c’était au début car après quelques mois, le doute a recommencé à s’immiscer en moi. Est-ce que je mérite cela ? Est-ce que je perds mon temps ? Est-ce que je ne devrais pas faire autre chose tant que je suis jeune et fort ?

Les contradictions étaient claires – j’avais des opportunités en or et je compliquais tout en refusant la grande vie à Stockholm pour retourner vivre en montagne… Et maintenant que j’avais sauté le pas, je me surprenais à me demander si je ne devrais pas repartir pour devenir avocat, journaliste ou docteur ; quelqu’un de sérieux en quelque sorte, prêt à plonger dans la grande vie urbaine. Diantre. Que s’était-il passé ?

Suis-je seul dans ce cas ? Est-ce que mes interrogations sont un cas d’école ? Est-ce que quelqu’un d’autre là-bas souffre des mêmes maux ? J’ai donc décidé de chercher des réponses à mes questions. Immédiatement, quatre noms me sont venues à l’esprit, quatre aventuriers qui m’inspirent parce que je ne les comprends pas complètement. Peut-être pourront-ils m’éclairer et me donner de la perspective.

J’ai décidé d’interviewer Emelina Landergren, Suédoise céleste âgée de 25 ans, skieuse de poudreuse, rêveuse de rêve, yogi, surfeuse, penseuse. Elle a été à la fois là et là-bas et elle est de retour pour en parler. Originaire de la plus grande ile de Suède, elle est à la fois créature marine, créature des neiges et chasseuse de vérité. Je ne la comprends pas totalement… Peut-être détient-elle la réponse que je cherche.

Pour continuer mes investigations, j’ai voulu rencontrer Martin Brännström, un skieur-moine-zen de 28 ans originaire du nord de la Suède. Calme. Posé. Vrai. Il dégage de la détermination – il semble avoir surmonté ses doutes. Quand il envoie un 360, le mot “souplesse” prend une nouvelle dimension. Il est une source d’inspiration. Je veux lui ressembler. Je ne le comprends pas totalement… Je veux connaître son point de vue.

J’ai aussi voulu rencontrer deux âmes qui m’inspirent le plus. Je les ai rencontré spontanément au printemps dernier en descendant l’avenue de l’aiguille du Midi en compagnie de mon père.

“Regarde là-bas,” lui ai-je dit. “Tu vois le gars avec la barbe de rock star et les gros skis ? Avec cette fille aux cheveux flamboyants et aux chaussures de ski roses punk ? C’est Bruno Compagnet, l’un des cofondateurs de Black Crows, et sa copine Layla Kerley, la meilleure photographe de la vallée.”

Mon père s’arrêta et observa ces deux créatures étrangères. “Alors… c’est un peu… comme tes idoles ?” me demanda-t-il. Je luttais pour garder un air dégagé. “Oui, on peut dire ça.”

Mon père, fidèle à tous les pères, ne déçut pas. “Stop! Hey! You! With the beard! Yes, you! My son loves you! Will you pose for a photo with him?”

Ah papa. Papa, papa. Tel fut ma première rencontre embarrassante avec Bruno et Layla dans les rues de Chamonix printanières. Alors peut-être que cette fois-ci, sans mon magnifique père, vont-ils pouvoir donner des conseils et de la clarté à un skieur vagabond plein de doutes… Skieurs sauvages. Nomades. Amoureux. Rêveurs. Je ne les comprends pas totalement…

Voilà comment je me suis retrouvé à passer une soirée au MOÖ bar avec Layla et Bruno, une après-midi avec Emelina au même endroit et une matinée à l’aiguille du Midi avec Martin. J’ai posé mes questions, pris des photos. Et comme souvent, les choses ne se sont pas exactement déroulées comme prévues. J’avais devancé leurs réponses et ils m’ont surpris avec des idées auxquelles je n’avais pas réfléchi. J’ai vite réalisé que mon article allait prendre une nouvelle tournure. Après ces quatre entretiens, je peux affirmer que cela m’a aidé à moins douter. Ce qu’il en ressort c’est… De ne pas s’en faire. Tu es au bon endroit. Et continue à questionner ton mode de vie. Rien n’est acquis. Et ski librement.

Felix Olsson, 6 février 2018

Felix : Pourquoi penses-tu qu’il m’était impossible de rester à Stockholm et qu’il me fallait revenir à Chamonix ?

Bruno : À Chamonix, il y a une mouvance, une manière de penser, de vivre, des pratiques qui sont un peu différentes de la norme. Ça déborde d’énergie. Certaines personnes se disent: « OK, il y a les règles. Mais pourquoi les suivre ? Je veux faire les choses à ma façon. » Chamonix est un lieu propice à cet état d’esprit. Tu es jeune, tu as un court laps de temps dans ta vie avec une grande force physique, une excellente technique dans ta discipline et où tu as du temps. Peut-être qu’en fin de compte tu te maries, tu as des enfants, un travail… Mais si tu décides que le ski est ta passion, que tu veux te lancer, éprouver tes limites, alors Chamonix est l’endroit idéal.

La nuit est tombée, nous sommes au MOÖ, un bar de Chamonix. Atmosphère décontractée à l’intérieur, la salle est pleine. Bruno, d’un geste de la main, dirige notre attention vers la foule autour de nous, où se mêlent différentes générations. Des visages burinés par les embruns de la montagne, des skieurs dont les regards en disent plus long que n’importe quel récit.

 

Bruno : Aujourd’hui, ce n’est pas exactement la même énergie qu’avant. Tu peux le voir dans ce bar. Tous mes amis… On commence à vieillir. Où est la prochaine génération ? Pas ici, peut-être ailleurs, au Japon, je ne sais pas ? Mais à présent, ce qui était chargé d’énergie et de singularité est devenu la norme. Venir à Chamonix, aller skier des pentes raides, ça n’a plus rien de subversif.

Bruno Compagnet

Felix : Pourquoi ai-je tant de mal à ne pas me laisser envahir par mes doutes et simplement profiter et aimer la vie que je mène ?

Layla : Je pense que la raison peut être la pression sociale. La société est construite d’une certaine manière. Tes parents attendent de toi que tu fasses des études et que tu trouves un travail. Peut-être que ce n’est pas le cas – que tu as des parents qui sont cool, détendus, mais la société t’intime de rentrer dans un certain moule. J’ai des amis au Royaume-Unis qui sont mariés, installés, qui ont des prêts à rembourser (« L’ennui absolu… », murmure Bruno). J’ai un point de vue différent sur les choses parce que j’ai grandi à Chamonix. Je suis retournée au Royaume-Unis parce que mes amis mourraient en montagne. « Je ne veux plus vivre ici». J’ai vécu à Londres, dans le Sud de l’Angleterre et en Ecosse. Je faisais mes études. J’aurais pu avoir une carrière, mais je suis revenue ici parce je devais le faire. Vivre une saison de ski, une vraie.

Emelina : Je ne crois pas que ce soit uniquement le fait de la société. Je crois qu’il y a de multiples raisons. Mais la plus élémentaire, c’est notre condition d’être humain. Nous ne serions pas assis aujourd’hui dans une ville pétrie de technologie et d’inventions si nous n’avions pas ce besoin fondamental, irrépressible, insatiable qui nous pousse à toujours nous dépasser et sentir que notre vie à un sens.

C’est pourquoi nous ne sommes jamais satisfaits. On veut toujours aller plus loin. Je suis heureuse par moments, mais cela reste de courtes périodes nichées au milieu d’un chapitre de ma vie. Je sais qu’une certaine période de ma vie arriva finalement à son terme mais je ne sais pas quelle direction je prendrai alors. Et c’est ce qui me donne un sentiment de liberté et de bonheur. Je pense aussi qu’on désire toujours ce qui est hors de notre portée. Quand je regarde mes amies, diplômées, dans leurs appartements à Stockholm, avec petit ami et travail, je me demande « Est-ce que je suis stupide ? Est-ce que je ne devrais pas me donner un coup de peigne et chercher un travail ? ». Alors même que de leur point de vue, je mène une vie incroyable. En tant qu’être humain, il est impossible d’être pleinement satisfait. Parfois je me sens complètement libre, exactement entre « l’avant » et « l’après » des saisons. Pour certaines personnes, ces périodes d’incertitudes sont leur lot quotidien. Mais nous savons tous que les mois d’avril et mai arriveront, que les contrats seront renouvelés, ou non. C’est alors que des décisions doivent être prises. Tu peux voir ça comme une forme de repère. Ce sont autant d’occasions pour prendre des décisions.

Felix : Est-ce que tu as déjà ressenti ce que je ressens ? Ces doutes ?

Martin : Oui. Mais ce sentiment ne perdure plus comme auparavant. Je suis beaucoup plus à l’aise avec le fait d’avoir choisi de vivre ici et de faire ce que je fais que par le passé. Quand j’étais plus jeune, je crois que j’avais souvent l’impression que je devais faire quelque chose d’autre… Qu’il y avait des attentes… Les trucs habituels, étudier, se forger une carrière. Et puis j’ai simplement réalisé que c’était ce que je voulais faire, profondément.

Martin

Martin et moi arrivons à la gare du Montenvers après avoir fait de magnifiques descentes en poudreuse sur la face du Petit-Envers. Il se tourne vers la Mer de Glace.

Quand je suis en montagne, c’est là que je suis le plus heureux. Physiquement et mentalement. Je ne sais pas s’il est nécessaire de s’engager de manière définitive pour vivre cette vie. Je veux dire… Je peux toujours bouger. Faire quelque chose d’autre. Ou la même chose, mais ailleurs.

Felix : Est-ce que tu ressens une forme de pression ou de soulagement en envisageant les choses de cette manière ?

Martin : Aucune pression. Après tout, je sais que si je pars pour tenter autre chose, je peux toujours revenir. Cette pensée me procure une sorte de réconfort. Savoir que si je pars, je connaitrais toujours cette vallée par cœur, ça ne se perd pas. Mais cela m’a pris du temps d’apprivoiser ce doute que, peut-être, je devrais faire quelque chose de complètement différent.

Felix : Est-ce tes doutes se sont estompés une fois revenue à Chamonix ?

Layla : Oui, parce que j’ai vécu à Londres et je sais quelle galère ça peut être… Tu sors le week-end et dépenses tout ton argent. C’est drôle que le fait de partir m’ait donné envie de revenir. Mais mes parents sont eux-mêmes des skieurs vagabonds, alors ils sont plutôt à me dire « Mais oui, ta vie est super ici ». Donc, je n’ai pas la même perspective que tous ceux qui sont venus avec toi de Suède…

Felix : Pourquoi partir de Chamonix à changer ta manière de voir les choses ? Est-ce que tu as appris quelque chose sur toi-même ?

Emelina : Je ne pense jamais de manière binaire. Jamais je ne me suis dit « Je ne reviendrai plus jamais ». Il s’agissait plutôt d’un sentiment que j’avais alors : « C’est le moment de partir d’ici. » Ce qui ne change pas, c’est ne pas vouloir vivre dans une grande ville. Je veux être près de la nature. Mais cela se nuance au fur et à mesure des voyages et des rencontres. J’étais surprise lorsque soudain, j’ai voulu revenir à Chamonix. Le fait d’avoir une sorte de famille ici, c’est tellement appréciable. Je suis vraiment contente pour ça. S’il n’y avait pas eu cette communauté ici, je ne serais pas revenue. Pouvoir tout partager ici. La beauté, le danger, la peur. Avec des personnes qui ont la même manière de voir le monde. C’est quelque chose de vraiment unique.

Felix : Mais est-ce que ça te parle ce que j’évoque ici, ce doute ?

Layla : Tu es confronté à des doutes existentiels quoi que tu fasses. Parfois, c’est difficile, particulièrement quand les conditions sont mauvaises. Mais tu dois bien avoir conscience de la chance qu’on a. Parfois on oublie. Pense à ce moment, en début de saison, où tu montes pour la première fois en haut de l’Aiguille… Ah… C’est comme de pouvoir respirer à nouveau.

Quand tu fais quelque chose qui demande beaucoup de concentration, comme de la pente raide, tu prends conscience de la chance que tu as de faire quelque chose qui te permette de vivre l’instant présent. Et j’imagine que tu veux garder ça en toi tout le long de la descente, jusqu’en bas de la vallée.

Bruno acquiesce.

Bruno : Ce qui est difficile, c’est de ne pas perdre ce sentiment que te procure la montagne. Quand je suis là-haut, je ne pense plus à ma vie dans cette vallée. Je me sens libre et heureux. Je fais exactement de ce que je veux.

Je ne suis pas riche, mais je suis presque libre. Je fais ce que j’adore faire. Je veux continuer sur ce chemin.

Felix : En venant ici, y-a-t-il des moments où tu te dis « Il y a quelque chose qui cloche. Je devrais faire quelque chose de complètement différent » ?

Layla : C’est le truc avec Bruno. Skier, c’est la seule chose dont il ait besoin… » murmure Layla.

Layla Jean Kerley

Bruno : Peut-être que pour certaines personnes, être skieur suffit. Ça dépend de chacun. Il n’y a pas de règles. Tu peux être parfaitement heureux simplement en étant skieur, mais si tu sens que tu te demandes si tu ne devrais pas faire quelque de plus de ta vie, il faut changer. Et tu trouveras autre chose. Une autre manière de vivre.

Felix : Layla, est-ce que tu te sens plus ancrée dans tes choix après cette expérience en Angleterre ?

Layla : J’aime me sentir capable de faire des choses différentes. De partir et de faire autre chose. Je me sens bien en Angleterre. Mais quoi que tu fasses, tu es confronté à des doutes existentiels. Si tu fais une saison de skieur vagabond, tu seras un peu regardé comme un paria par la société. Mais les gens trouvent leur place ici. On skie beaucoup avec les guides, avec des gens qui travaillent dans les shops, qui sont passionnés. Je pense que si tu as une vraie passion, ce serait vraiment triste de ne pas la vivre. Ça me fait penser à notre protégé, Tor, qui a décidé de reprendre ses études. Je sens qu’il avait besoin d’une vie plus structurée. Beaucoup de gens éprouvent le besoin d’avoir une solution de rechange.
Je suis sur un chemin un peu différent que le skieur vagabond habituel parce que j’ai grandi ici. J’ai aussi eu la chance d’étudier, alors je peux envisager d’autres options s’il se passe quelque chose.

Felix : Selon toi, est-ce normal de ressentir ce besoin de savoir que tu peux vivre autrement ?

Layla : C’est important, si certaines questions continuent à te travailler, d’aller explorer et voir ce qui se passe hors de cette petite vallée.

Felix : Est-ce que tu envisages parfois de vivre de manière complètement différente ?

Emelina : Oui, je suis curieuse de ce que la vie peut me réserver. Ce qui est vrai pour moi ne l’est pas forcément pour les autres. J’ai quitté Chamonix six mois… Ça m’a semblé très long, mais quand je suis revenue, rien n’avait changé. Il y a cette pulsation ici qui bat au rythme du ski… C’est joyeux, libre, léger… En faire l’expérience la toute première fois, c’était quelque chose de dingue. Le bonheur de l’adrénaline. Mais être libre tout le temps devient ennuyeux aussi. C’est là que je commence à chercher quelque chose de neuf, parce que ça me démange. Je crois que nous voulons faire quelque chose de stimulant intellectuellement, en plus de tout le reste. Peut-être qu’ici, c’est difficile de trouver un travail qui te stimule intellectuellement.

Felix : Est-ce qu’il est sain de questionner sa façon de vivre?

Martin : Je pense que c’est nécessaire. Jusqu’à ce que tu prennes conscience que tu fais réellement ce que tu as envie de faire. Ne pas juste prendre la vie ou ce que tu fais comme allant de soi. Est-ce que tu seras content de ta vie dans cinq ans ? Se demander si c’est vraiment sain. Réfléchir à qui tu es et ce que tu veux vraiment faire. Sinon, cinq ans plus tard, tu te retrouves à te demander « Mais pourquoi je n’ai pas réfléchi à ça plus tôt ?

Felix : Est-ce qu’une vie simple t’attires davantage qu’une vie matériellement confortable ?

Emelina : Oui, ça m’attire beaucoup plus. Mais je ne peux pas savoir ce qui rend un être humain heureux. Je pense que tu ne peux jamais juger une autre personne avant d’avoir fait toi-même l’expérience de sa manière de vivre. C’est pourquoi j’aime tenter de nouvelles expériences.

Felix : Est-ce que tu te souviens de ce moment décisif où tu as décidé de vivre cette vie ?

Bruno : Quand j’ai vu la vallée pour la première fois. Je suis arrivé par le Col des Montets avec mon père. On est arrivé à la fin de la saison et j’ai vu les Grands Montets et quelque chose s’est passé ma tête. J’ai su que je voulais skier ici. « La saison prochaine, je serai ici, j’en suis certain ». Je suis revenu et c’est devenu ma vie. C’est ici que je veux être, que je veux vivre. C’est un endroit unique au monde. Quand j’ai commencé à être skieur professionnel, je ne voulais pas suivre les tournées pour aller dans d’autres endroits. Je voulais voyager, mais finalement, je revenais toujours à Chamonix, parce qu’il y a l’Aiguille du Midi et moins de monde. Je me souviens de certaines journées où l’on faisait cinq descentes depuis l’Aiguille. Il n’y avait pas de règles. C’était le paradis. Mais en même temps, c’était dangereux. J’ai perdu des amis. Certaines journées ont commencé à trois, pour se terminer à deux. Tu dois appeler la mère pour qui la nouvelle est impossible à croire. Tu peux vivre un rêve, mais tu dois prendre conscience qu’il y a aussi la face sombre de l’histoire. Quand la saison se termine, tu peux être vraiment déprimé.

Emelina : Après ma première semaine à Chamonix, je me suis dit : c’est ce que je veux faire de ma vie. Mais pas seulement une semaine de vacances, je veux que ce soit mon quotidien. Je n’étais pas certaine du choix de Chamonix, mais j’étais sûre de ne pas vouloir vivre aux rythmes des heures de bureau dans une grande ville.

Emelina

Martin : Après mon deuxième hiver dans les Alpes, le fait de rentrer chez moi pour l’été m’a fait prendre conscience de mon amour pour cet endroit. Rien n’était plus pareil chez moi. C’était beaucoup plus difficile de trouver du monde pour faire des choses ensemble. Les montagnes me manquaient, tout autant que la communauté d’ici. Ça n’a pas de prix de pouvoir trouver facilement des gens qui partagent le même état d’esprit que toi. Je bouillonnais de l’intérieur quand je suis parti. Et je me souviens que lorsque je suis revenu, j’ai su que c’était ici que je voulais vivre.

Felix : Quels sont les aspects les moins glamours de ce style de vie simple ?

Martin : Peut-être le manque de structure dans la vie de tous les jours. J’ai vite pris conscience que je ne voulais pas être uniquement un skieur vagabond. J’avais besoin d’une vie en dehors du ski, ouverte sur l’extérieur. Je n’ai pas envie de parler et de penser au ski à longueur de temps. La vie sociale à laquelle on participe à travers le travail et grâce à la diversité de la population à Chamonix est quelque chose d’important. Le fait qu’il y ait aussi des gens dont la vie ne tourne pas autour du ski a vraiment de la valeur pour moi. Des gens qui ont d’autres raisons de vivre. Des artistes, des musiciens, des gens « normaux ». Ils enrichissent la communauté. C’est en cela que Chamonix se démarque d’autres villes de ski.

Felix : Est-ce qu’il t’arrive, au travers des réseaux sociaux, d’être envahi(e) par cette peur de passer à côté de quelque chose, par une forme de jalousie ou de doute ?

Bruno : Pas vraiment parce que j’organise ma vie autour du ski. Et je commence à prendre de l’âge. La vie est longue, la saison aussi. Si je rate la première benne de l’Aiguille, je peux me dire que je l’ai vu durant 25 hivers, et que si je l’ai raté, c’est parce que j’ai bien fait la fête avec mes amis. Même si c’était des conditions de rêve, je ne me sens pas frustré. Quand tu gagnes en maturité, tu t’accommodes de ça. Et j’ai un travail atypique. Alors ça ne m’affecte pas de la même manière.

A présent, je ne ressens plus de frustration pour ce qui est de ma pratique. Si je savais le nombre de kilomètres que j’ai fait à ski dans ma vie…

Ce n’est pas que quelque chose qui m’indiffère, mais ça ne me rend pas triste. Si je ne suis pas le premier dans la queue, je me dis : « Ok, vous avez assuré, les gars. ». Mais parfois on arrive, on veut skier un couloir avec Layla. Il est immaculé. Et huit personnes passent avant nous et détruisent la ligne. Ah ! N’y allez pas si c’est pour détruire cet espace incroyable. Ça, ça peut me rendre triste. »

Layla : Non, pas quand on est si chanceux. On a eu des journées tellement belles.

Emelina : Pas vraiment. Du moment que je suis heureuse avec ce que je fais. Ça m’inspire plutôt. Quand je suis ici et que j’ai l’opportunité de faire ce que j’ai envie de faire en montagne avec mes amis, ou lorsque je fais du surf au Sri Lanka, ou lorsque je suis à Gotland avec mes amis… Les autres ne me rendent pas jalouse, ils m’inspirent.

Martin : Je ne fais pas vraiment actif sur les réseaux sociaux dont tu parles… Mais quand je rentre chez moi, je ressens toujours un contraste entre ce que je fais et ce que les autres font. Ils estiment souvent que mon choix de vie est une erreur, et je suis parfois jaloux d’eux. Non pas de ce qu’ils possèdent matériellement, mais peut-être, de ce qui aurait pu être agréable en menant une vie plus conformiste. Mais je sais que je ne pourrais jamais vivre dans une grande ville. Les conventions quant à ce que tu dois être et ce que tu dois faire me stressent. J’ai aussi toujours l’impression que les gens attachent plus d’importance à ce que tu fais plutôt qu’à qui tu es. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond là-dedans. Et ça me manquerait aussi le kif de se trouver si proche de quelque chose… comme ça par exemple. »

De nouveau, il se tourne vers la Mer de Glace.

Ça n’a pas de prix pour moi.

Felix : Si quelqu’un envisageait de faire le choix d’un mode de vie plus simple… Un conseil ?

Emelina : Vas-y. Je crois que beaucoup de gens rêvent d’une vie différente, remettent en cause leur quotidien, rêvent en plein jour à travers les réseaux sociaux et ressentent de la jalousie. Les gens se sentent entravés par des impératifs. Je crois que le cœur du problème, c’est simplement la peur de perdre un certain confort. Mais il est impossible de regretter de quitter ce quotidien et d’essayer quelque chose de totalement neuf. Tenter de vivre à contre courant.

Martin : Envisage ta manière de vivre d’où tu es. Ou bien tu te sens heureux, ou bien tu sens que tu peux donner plus. Je pense que je n’ai pas eu l’opportunité de faire tout ce dont j’étais capable en Suède. Tout ce dont j’avais besoin, c’était la motivation. De grandes montagnes et de grands espaces à explorer. Et une communauté. Il y a beaucoup de personnes très spontanées ici, et je suis moi-même quelqu’un de spontané.

 

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