Ailo Riponiemi : street life

Quand on grandit à 40 kilomètres de Rovaniemi, une ville de 65 000 habitants située à 6 kilomètres du cercle polaire, on a de quoi se sentir isolé. Pour remédier à cette solitude, Ailo Riponiemi a développé des solutions de mobilités personnelles, deux roues pour rouler à moto et deux planches pour s’adonner au ski. À l’occasion de la sortie de son deuxième film, Are we there yet ?, nous sommes allés à la rencontre de ce jeune homme à l’imagination féconde.

©Minttu Piippo

© Atte Sauranen

Au diable

“Quand j’étais plus jeune et que je n’avais pas encore mon permis voiture, la moto était le seul moyen de me déplacer. J’ai eu une première moto à 11 ans et c’était vraiment un sentiment de liberté. Mais ce n’est qu’à 15 ans que j’ai eu ma première moto homologuée pour rouler sur la route. Comme nous habitions à 40 kilomètres de la ville, il me fallait une heure pour, disons, aller m’acheter des bonbons. C’était normal pour moi.” Voilà qui pose le décor d’une jeunesse passée dans la région la moins peuplée de Finlande. Cet isolement, a eu une autre conséquence sur la vie du jeune Ailo, développer son imaginaire de skieur.

Si Rovaniemi est doté de quelques remontées mécaniques, la plupart des stations, comme Levi, Ruka et Pyhä sont situées à 2-3 heures de route. Après avoir commencé la glisse sur neige par le snowboard – le Père Noël qui habite juste à côté – lui a offert son premier snowboard quand il avait 4 ans. Mais rapidement, pour suivre ses potes, Ailo a évolué vers le ski. “Je me suis mis au ski parce que tous mes copains faisaient du ski et que c’était le moyen de rester au contact du groupe.” Il fait ses armes sur les petites pistes de Rovaniemi où sa mère l’emmène régulièrement. Puis à mesure qu’il grandit, les copains commencent à avoir le permis et ils peuvent se faire des virées plus lointaines. “Quand le premier de ma bande a eu son permis, on partait pour Ruka tous les week-ends. On remplissait la voiture et on partageait les frais d’essence. La plupart du temps, on ne restait que la journée, mais parfois on dormait sur place.”

 

© Atte Sauranen

L’isolationnisme créatif

L’isolement géographique de sa jeunesse a forgé son penchant créatif. “Il fallait vraiment être imaginatif pour trouver de quoi s’occuper dans la campagne. J’ai eu la chance d’avoir deux copains qui avaient le même âge que moi. On traînait ensemble à faire plein de choses absurdes. On avait de petites moto-cross et, l’été, on écumait les chemins autour de nos villages. Puis l’hiver on faisait de la moto neige derrière lesquelles on traînait des toboggans et d’autres genres de traîneaux. Le fait de vivre au milieu de nulle part m’a forcé à développer mes aptitudes. J’ai par exemple appris à construire une rampe de skate avec un copain. En un sens, le fait de toujours devoir imaginer quoi faire et comment le faire m’a obligé à ne devoir compter que sur moi-même. Je sais désormais construire une rampe de skate si l’occasion se représente.”

C’est grâce à un film de snowboard qu’il découvre le street, soit l’art de transformer une ville enneigée en terrain de jeu dynamique. “Nous avions ce programme sur la télé finlandaise appelé “Traking Eeto” qui suivait Eero Ettala sur la saison 2009-2010. Lors du dernier épisode, il y avait ce segment de street où Eero sautait d’un immeuble puis on l’entendait hurler, “Je croyais que je n’allais jamais le poser !” avant que de la musique ne submerge l’image. Je crois que c’est précisément à cet instant que j’ai eu l’étincelle et que j’ai voulu faire du street.”

Une autre influence cinématographique va définitivement ancrer son désir de faire du freestyle urbain, celle des vidéos de Nipwitz, un groupe passablement excité de skieurs finlandais. “J’ai découvert Nipwitz qui faisait du street à skis. Je suis allé voir la projection de Brain Massage dans un cinéma de Rovaniemi. Je crois que j’ai ridé mes premiers spots en 2013 et j’ai rapidement été entouré de skieurs qui voulaient faire de même. C’est à ce moment-là qu’on a commencé à filmer.” L’exil géographique de ces skieurs va décupler leur créativité. Dans la veine de Nipwitz, les acrobaties ont la même importance que l’imaginaire et, comme c’est souvent le cas dans le street, l’humour constitue une composante essentielle.

© Atte Sauranen

© Atte Sauranen

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© Atte Sauranen

Contrechamp

Progressivement, Ailo et ses potes font de plus en plus d’images. Le street, de par l’attention nécessaire à l’environnement urbain et à l’imagination de modules éphémères, est une discipline qui se prête tout à fait au jeu du cadrage. “Mon ski a fait du chemin depuis que j’ai commencé le street. Mais surtout, ma vision a changé. Je sens quels types de spots je veux sauter et comment mon ski peut s’adapter. Ma relation à l’image a aussi fait du chemin. Il y a quelques années, quand j’allais sur un spot, je me contentais de filmer sans vraiment penser au résultat avant le montage. Aujourd’hui, j’ai pris l’habitude d’écrire ce que je veux faire avant de tourner.”

À mesure qu’il accumule les expériences vidéos, Ailo se met à faire du montage pour lui-même, jusqu’à vouloir réaliser son propre film. Are we there yet est son deuxième film mais avant cela, il a tourné pour de nombreux réalisateurs. “C’est mon deuxième projet personnel et le premier dont je sois satisfait. À mesure que je me suis mis à écrire, j’ai réfléchi à ce que je voulais transmettre dans mes films. Et puis cela m’a aussi aidé à savoir ce que je devais filmer afin d’avoir le plus de matière avant le montage.” Grâce aux nombreux coups de main qu’il a donnés tout au long de sa jeune carrière, il a aussi pu compter sur de multiples bonnes âmes pour l’aider. “Tourner avec un tout petit budget oblige à demander de l’aide. Si je n’ai personne pour filmer, prendre des photos ou utiliser le treuil, je vais demander à toutes les personnes que je connais de près ou de loin dans cette ville. C’est d’ailleurs un très bon moyen pour rencontrer du monde.”

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© Arttu Heikkinen

Super 16

À l’instar de nombreux réalisateurs de films de snow ou de skate, Ailo est attiré par la pellicule cinématographique et particulièrement le format 16 mm. Une partie de son dernier film propose des scènes tournées avec ce format car il y a une touche à nulles autres pareilles. “Aarni Toiviainen, a tourné pour Nipwitz et d’autres productions en 16 mm. Mais l’influence vient aussi des vieux films de snowboard comme les premiers Standard Films. Et puis, récemment, j’ai vu des productions d’Anton Kiiski tournées en 16 mm qui m’ont impressionné. Je trouve que la pellicule donne quelque chose de magnifique et j’aimerais en faire plus à l’avenir.”

Le coût du tournage en pellicule amène à se poser la question du financement de sa passion. Car il faut non seulement économiser, mais aussi s’aménager du temps libre pour tourner pendant l’hiver. “Honnêtement, j’ai investi tout mon argent dans le street. Acheter mes caméras, l’essence pour les voyages et les films en 16 mm. J’essaye de trouver des boulots que je peux quitter dès que la neige reste au sol. J’ai travaillé un temps pour les remontées de la station de Ruka d’octobre à décembre. C’était parfait parce que cela me permettait de commencer à skier tôt dans la saison et d’être prêt pour les tournages en janvier. Maintenant que j’ai déménagé à Helsinki pour suivre ma copine, j’ai trouvé un boulot qui consiste à imprimer des photos sur différents supports comme des tasses ou des aimants. Mon contrat court jusqu’à décembre donc c’est idéal, mais il va falloir que je cherche pour l’été prochain. Donc si quelqu’un veut m’embaucher, je suis un employé modèle.”

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Toutes les rues mènent à Helskinki

Désormais résident d’Helsinki, son terrain de jeu urbain s’est passablement étendu. La municipalité doit-elle se préparer à voir ses infrastructures malmenées ? Si l’on en juge par sa créativité, le mobilier urbain risque quelques désagréments en cas de chutes de neige. Si toutefois cet environnement de murs et de murailles ne confine pas trop sa nature sauvage. “Helsinki est un changement agréable pour le moment. Je n’ai jamais vraiment vécu avec autant de monde autour de moi. Je dois essayer d’en tirer le meilleur parti. Cela dit, l’espace me manque.”

Pour s’échapper, il lui reste la moto. Désormais propriétaire d’une Harley sporster, il peut partir loin et même embarquer sa compagne. En attendant de pouvoir voyager afin de découvrir de nouveaux spots, il a aussi dans l’idée de bricoler sa propre bécane, peut-être un chopper. “Je suis les fabricants de chopper aux États-Unis et au Japon. C’est génial de voir comment les gens personnalisent leur moto. Je n’ai pas encore essayé de fabriquer ma propre moto, mais c’est sur ma liste. Peut-être que je devrais fabriquer des motos l’été et skier l’hiver. J’aime bien travailler avec mes mains et faire parler ma créativité. Ce serait génial de l’exprimer de cette façon.” Après les rues, les routes n’ont qu’à bien se tenir.

© Atte Sauranen

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