Interview Mathéo Jacquemoud : trajectoire d’un rêveur

Alors que la liberté de mouvement nous fait un peu de l’oeil, un nouveau skieur et alpiniste atterrit chez Black Crows. Mathéo Jacquemoud nous accueille chez lui à Saint Nicolas de Véroce. Skieur et grimpeur de pentes escarpées aussi impressionnantes que sa carrière d’alpiniste, il nous livre ici la traversée d’une époque incertaine et vertigineuse, guidant sur l’arête toute une génération de planchistes engagés à ses côtés. Rencontre.

Salut Mathéo, un an déjà que nos vies tiennent sur un fil entre résilience et résignation à distance du monde et à proximité du sauvage, devenu notre dernier espace de liberté. Comment as-tu adapté ton mode de vie et ta profession face à cette tempête anxiogène en tant que skieur libre et plein de projets ?

Heureusement pour moi, ça n’a pas changé grand-chose dans ma vie professionnelle car j’ai continué à travailler en tant qu’entraineur de l’équipe de France de ski alpinisme, les athlètes ont pu s’entraîner et faire les courses sur le circuit mondial sans être impactés. De mon côté, j’ai quand même dû mettre entre parenthèses mes expéditions au Makalu et au Dhaulagiri en Septembre dernier (ce sont respectivement les cinquièmes et septièmes sommets les plus hauts du monde, ils n’ont jamais été skiés à ce jour). Ce n’est pas un drame parce qu’il y a du beau ski à faire à la maison et mes partenaires sont patients. Ils savent que la situation sanitaire joue contre nous et paralyse nos projets. Restons optimistes bien sûr.

Finalement c’est une année pour les puristes non ? la crise sanitaire et le manque de remontées profitent à ceux qui peuvent faire des traces et ouvrir des couloirs dans le grand blanc loin des foules, en tant que guide on est privilégié j’imagine?

Oui c’est certain que cette époque ne ressemble à aucune autre si ce n’est à un retour dans l’ancien temps. Mais pour ma part je prends rarement les remontées de toute façon car ma clientèle aime partir d’en bas pour gravir les sommets. C’est clair que cette année a été calme, loin de la course à la trace, plus propice à l’appréciation de la solitude en altitude. La haute montagne plus que jamais à eu une saveur unique cet hiver et c’est un vrai privilège que de savourer la descente de cette manière. J’aime essayer de montrer ce qu’on vit en montagne, et transmettre comme je le fais en ce moment c’est une pure expérience.

Comment s’est passée ta rencontre avec Black Crows ?

Je dirais que ça s’est fait naturellement, Flo Bastien est venu vers moi et on a commencé à échanger ensemble. L’idée m’a tout de suite plu car je connaissais beaucoup de monde qui skiait black crows et le fait que la marque soit française et implantée juste à côté de chez moi à Chamonix m’a rapidement fait adhérer au projet, c’est très  excitant !

Et au fait, tu skies sur quel modèle ?

Je glisse sur le Black Crows Mentis, qui succède au Vastus. Avec 80 mm au patin, j’adore la vision de ce ski car il me permet de faire des grosses bambées en altitude. Avec un poids plume et un programme orienté performance je peux grimper de gros dénivelés sans forcer et engager dans les faces en toute confiance. Un pur ski d’alpinisme en somme. C’est ce genre de modèle que j’apprécie dans ma pratique quotidienne en haute montagne.

As-tu des projets d’expé qui se dessinent prochainement si c’est possible bien sûr ?

Je vais partir en Juin Juillet prochains au Pakistan faire l’ascension du Broad Peak et du K2 en alpinisme avec des copains Italiens. Je fais toute une préparation en amont dès le mois de Mai en chambre hypoxique en France pour m’acclimater au moins jusqu’à 6500 m et passer le moins de temps possible à grimper sur place. Cette technique d’entraînement consiste à me placer dans une salle partiellement étanche afin de m’entraîner avec une quantité d’oxygène plus faible. Ce manque d’oxygène permet de booster mes capacités respiratoires et augmente mon taux de globules rouges pour faire face à l’altitude une fois là-bas. L’idée sur ce projet est de le faire en “one push” du camp de base au sommet avec un créneau de montée de 24 heures grosso modo. Mieux vaut donc arriver en canne, prêt physiquement et mentalement pour être dans le game directement et réussir sans difficultés insurmontables.

Comment perçois-tu l’évolution du ski alpinisme, entre pente raide et grosse expé aujourd’hui ?

Je pense que la tendance actuelle veut que l’on médiatise beaucoup nos projets et nos challenges et tant mieux pour nous. Mais les précurseurs étaient là bien avant nous et ils faisaient des trucs dingues qui ont marqué l’histoire et qui nous ont aidé à entrevoir la suite. Le fast and light qui consiste à s’alléger au maximum pour passer moins de temps à s’exposer au danger sur les itinéraires et descendre plus rapidement existait il y a déjà bien longtemps par exemple. Le grand public n’en entendait pas forcément parler mais les expéditions étaient d’autant plus folles que le matos était moins bon que maintenant. Pour ma part ce que j’aime c’est avoir une logique d’alpiniste sur les skis, de la gestion de ta ligne à celle de tes compagnons de cordée dans un esprit de solidarité et de partage pour arriver au bout du challenge et se faire plaisir dans un environnement unique. J’aime l’aventure plus que le goût du risque. C’est capital de maîtriser ce que je fais en pente raide, l’esprit de compétition à celui qui skiera toujours plus raide peut être dangereux, c’est pas trop mon truc. J’essaye de fuir cet état d’esprit au maximum. C’est difficile de quantifier une performance dans les grosses pentes et ce qui fait évoluer les choses c’est que chacun apporte sa pierre à l’édifice. C’est un mélange de visions innovantes qui inspire ma pratique et m’entraîne dans de nouvelles idées. Les skieurs actuels apportent tous leur vision propre et l’exploit réalisé dépend de l’esprit de celui qui l’entreprend, des conditions d’enneigement et de la manière dont il le fait. Toutes les ascensions sont différentes et ont une saveur singulière.

T’arrive t’il d’avoir parfois peur en montagne ?

Généralement je renonce avant. J’essaye de rester prudent et lucide. Si l’itinéraire initial me fait douter ne serait-ce qu’un peu, je change de plan avant de me faire peur, je n’aime pas ce sentiment. Je n’ai pas d’anecdotes ou je me suis fait de grosses frayeurs. J’ai toujours gardé en tête que le mauvais feeling que je peux ressentir m’aide à prendre les bonnes décisions. J’essaye de laisser le moins de place possible au hasard, s’écouter c’est important. Je minimise au maximum les risques auxquels je fais face en montagne, surtout en haute altitude. C’est un domaine ou tu n’as pas le droit à trop d’erreurs.

Tu préfères te frotter à des faces mythiques où tout le monde rêve de mettre les pieds ou bien d’innover en explorant des couloirs inconnus?

Disons qu’en général, je fonctionne à l’esthétique de la montagne en question. C’est clair que si la face mythique me démange je vais y aller pour la skier, car elle représente quelque chose de l’ordre du rêve pour moi et pour beaucoup. En revanche, je ne suis pas très fan des itinéraires comme le couloir du Couturier par exemple, j’ai besoin d’une approche alpine, d’une recherche approfondie, de visualiser des perspectives impressionnantes, d’avoir une notion de liberté et de solitude dans la face. Je vais aimer faire des sommets comme les Grandes Jorasses, le Cervin, le Mont Viso, l’Eiger où la recherche de l’itinéraire de montée est orientée alpinisme et la descente est sinueuse, c’est mon carburant à moi.

La compétition en ski c’est définitivement du passé pour toi?

Il n’y a jamais rien de définitif selon moi mais pour l’instant je ne peux pas forcément y revenir parce que je suis très occupé par ma mission d’entraîneur. Les performances de l’équipe de France sont au reflet de mon état d’esprit donc je me dois d’être présent à 100% avec eux pour obtenir des résultats. Intégrer la psychologie de mes 25 athlètes, transformer leur état d’esprit en performance sur le terrain pour construire des victoires avec eux me passionne vraiment et me pousse à continuer dans cette direction. Mon métier de guide prend aussi beaucoup de place et le travail de développement et de représentation avec mes sponsors complètent mon calendrier. Mais je dois avouer que c’est le premier hiver ou la compétition à titre personnel m’a manqué parce que je voyais que j’étais endurant et en forme et j’avais envie de tirer sur la machine à la montée…

Comment envisages-tu la suite de ta carrière ?

Je m’épanouis à fond dans ce que je fais en ce moment. J’ai de beaux objectifs avec les équipes de France et je pense qu’à l’avenir je souhaiterais me diversifier pour être un montagnard vraiment complet. J’aime voler en parapente, j’aimerais pouvoir intégrer cette pratique dans mes excursions de guide. Je veux proposer une expérience complète de la haute montagne du sommet au retour en vallée. Je veux aussi continuer à faire de belles expéditions à travers le monde avec les copains parce que c’est ce qui anime mes rêves et me fait vibrer. En espérant que l’on puisse recommencer tout ça sereinement très bientôt parce que les montagnes me démangent et l’aventure lointaine me manque.

 

Un échange fait et recueillit par Maxence Gallot

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